Le Voyage des mots inconnus

 Le Voyage des mots inconnus



Chapitre 1 — Le mot qui n’existait pas encore

Dans la petite maison au bord du vieux tilleul, Nougat le chat roux vivait une vie douce, rythmée par les rayons du soleil qui glissaient sur son pelage comme des fils d’or. Il aimait écouter les bruits du monde : le vent qui froissait les feuilles, les pas des passants, les rires des enfants qui jouaient sur la place. Nougat était curieux, patient, toujours prêt à comprendre ce qui lui échappait encore.

Opaline, elle, était différente. Une chatte blanche aux yeux bleus profonds, presque transparents, comme deux morceaux de ciel tombés dans une flaque. Elle percevait les choses avant qu’elles n’arrivent, sentait les émotions comme d’autres sentent les parfums. Parfois mystérieuse, souvent silencieuse, mais toujours bienveillante.

Ce matin-là, quelque chose troubla leur routine.

Nougat s’étira longuement, bâilla, puis trottina vers la fenêtre. Opaline, déjà éveillée, observait un oiseau posé sur la rambarde. Un oiseau qu’ils n’avaient jamais vu.

Il avait des plumes couleur de nuit, mais son ventre brillait comme une étoile. Et surtout… il chantait un mot étrange. Un mot qui n’appartenait à aucune langue qu’ils connaissaient.

« Lumaï… Lumaï… » répétait l’oiseau.

Nougat fronça les moustaches.

— Opaline, tu connais ce mot — Non, répondit-elle doucement. Mais il porte quelque chose. Une émotion que je ne reconnais pas.

L’oiseau les regarda, inclina la tête, puis s’envola d’un battement d’ailes qui laissa derrière lui une traînée de lumière pâle.

Nougat sentit son cœur battre plus vite. — Il faut comprendre ce mot. — Oui, dit Opaline. Parce que ce mot n’est pas venu ici par hasard.

Ils sortirent de la maison. Le tilleul frissonna comme pour leur souhaiter bonne chance. Le village semblait le même, et pourtant… quelque chose avait changé. Les couleurs paraissaient plus vives, les sons plus nets, comme si le monde retenait son souffle.

Sur la place, les habitants discutaient. Certains avaient entendu le mot mystérieux, d’autres non. Une vieille tortue affirma que c’était un mot venu d’un pays lointain. Un chien savant prétendait que c’était un message. Un hérisson timide pensait que c’était peut-être un nom.

Nougat, lui, ne savait pas encore. Mais il sentait que ce mot était une porte. Une porte vers quelque chose de plus grand que leur village.

Opaline posa sa queue sur la sienne. — Si nous voulons comprendre, il faudra voyager. — Voyager où — Là où les mots changent, où les coutumes dansent, où les langues se croisent sans se ressembler.

Nougat sentit une chaleur douce dans sa poitrine. — Alors allons-y.

Et ainsi commença leur aventure. Avec un mot inconnu comme boussole. Avec la curiosité comme bagage. Avec la différence comme chemin.


Chapitre 2 — Le village des langues qui chantent

Le chemin quittait le vieux tilleul et serpentait entre les herbes hautes. Nougat avançait d’un pas décidé, les oreilles dressées, tandis qu’Opaline marchait plus lentement, comme si chaque souffle du vent lui murmurait un secret. Le mot mystérieux — Lumaï — vibrait encore dans l’air, comme une petite cloche invisible.

Après plusieurs heures, ils atteignirent une colline douce. Au sommet, un spectacle inattendu les attendait.

Un village. Mais pas n’importe lequel.

Les maisons semblaient faites de coquillages, de bois flotté, de pierres peintes. Les toits étaient ronds, pointus, plats, ou même tressés comme des paniers. Et partout, absolument partout, des sons flottaient dans l’air. Pas des bruits. Pas des paroles. Des chants.

Chaque habitant parlait en chantant.

Un renard à la fourrure argentée fredonnait pour dire bonjour. Une chèvre noire récitait ses pensées comme une comptine. Un enfant-lapin riait en notes aiguës qui ressemblaient à des gouttes de pluie.

Nougat resta bouche bée. — C’est… incroyable. — C’est un village où les langues ne se parlent pas, elles se chantent, murmura Opaline, fascinée.

Ils s’approchèrent d’une grande place où un groupe d’animaux formait un cercle. Au centre, une vieille chouette blanche battait doucement des ailes. Elle semblait diriger une sorte de chorale.

Quand elle aperçut Nougat et Opaline, elle inclina la tête et chanta une phrase douce, comme un souffle de flûte.

« Bienvenue, voyageurs du silence. »

Nougat cligna des yeux. — Du silence Opaline sourit. — Pour eux, parler sans chanter… c’est du silence.

La chouette s’approcha, ses plumes frémissant comme des pages de livre.

« Je suis Maestra Plume. Ici, chaque langue est un chant. Chaque chant est une histoire. Et chaque histoire est un pont. »

Nougat sentit son cœur se réchauffer. — Nous cherchons un mot. Un mot que nous ne connaissons pas. Lumaï. À ce nom, un frisson parcourut la chorale. Les animaux échangèrent des regards, certains intrigués, d’autres inquiets.

Maestra Plume ferma les yeux. — « Lumaï… Ce mot n’est pas d’ici. Il vient d’un peuple qui parle avec les couleurs. » — Les couleurs parlent — « Oui. Là-bas, les mots ne se disent pas. Ils se peignent dans l’air. »

Opaline sentit une vibration douce dans ses moustaches. — Alors ce mot… a voyagé. — « Comme vous. Comme tout ce qui cherche à être compris. »

La chouette invita les deux chats à s’asseoir. La chorale forma un cercle autour d’eux. Puis, d’une seule voix, ils entonnèrent un chant étrange, doux et profond, qui semblait raconter une histoire sans mots.

Nougat sentit les notes glisser sur son pelage comme des caresses. Opaline, elle, percevait des images : des paysages inconnus, des silhouettes colorées, des gestes qui ressemblaient à des danses.

Quand le chant s’acheva, Maestra Plume parla à nouveau.

« Pour comprendre Lumaï, vous devrez suivre la route des langues. Chaque village vous apprendra une manière différente de dire le monde. » — Et où devons-nous aller maintenant demanda Nougat, le cœur battant. — « Vers la vallée des Paroles-Mouvements. Là où chaque phrase se danse. »

Opaline hocha la tête. — Nous irons. — « Alors prenez ceci. »

La chouette leur tendit une petite pierre ronde, gravée d’un symbole qui ressemblait à une note de musique.

« Tant que vous la porterez, les langues chantées vous comprendront. »

Nougat la prit délicatement. — Merci. — « N’oubliez jamais : comprendre l’autre commence par écouter sa musique. »

Ils quittèrent le village sous une pluie de chants doux, comme une bénédiction. Et tandis qu’ils s’éloignaient, Nougat murmura :

— Je crois que ce voyage va être plus grand que ce que j’imaginais. Opaline sourit, ses yeux bleus brillants. — Oui. Parce que les mots inconnus sont souvent ceux qui nous transforment.


Chapitre 3 — La vallée des Paroles-Mouvements

Le soleil commençait à descendre lorsque Nougat et Opaline quittèrent le village des langues chantées. Leurs oreilles vibraient encore des mélodies qu’ils avaient entendues, comme si chaque note s’était accrochée à leurs moustaches. Devant eux s’étendait un paysage nouveau : une vallée large, lumineuse, traversée par un sentier sinueux qui semblait danser lui-même.

— Cette vallée… elle bouge, murmura Nougat, surpris. — Non, répondit Opaline. Ce sont les mots qui bougent. Ici, les phrases se dansent.

Ils descendirent la colline. À mesure qu’ils avançaient, ils remarquèrent des silhouettes qui se déplaçaient avec une grâce étrange. Des animaux de toutes sortes — des cerfs, des renards, des lapins, même un vieux blaireau — exécutaient des gestes précis, fluides, comme s’ils écrivaient dans l’air avec leurs corps.

Un jeune écureuil s’approcha d’eux. Il leva les bras, fit un petit tour sur lui-même, puis inclina la tête. Opaline sourit. — Il vient de dire « Bonjour, voyageurs ». — Comment tu sais ça — Je le sens. Ici, les émotions sont les mots.

Nougat tenta d’imiter l’écureuil. Il leva une patte, fit un demi-tour maladroit, puis trébucha sur une pierre. L’écureuil écarquilla les yeux, puis éclata d’un rire silencieux — un rire qui se traduisit par un petit saut joyeux.

— Je crois que je ne suis pas très doué pour parler avec mes pattes, grogna Nougat en se relevant. — Tu apprendras, dit Opaline en posant sa queue sur son épaule. Chaque langue demande du temps.

Ils suivirent l’écureuil jusqu’à une grande clairière. Là, une troupe d’animaux formait un cercle. Au centre, une louve grise, majestueuse, exécutait une série de mouvements lents et puissants. Chaque geste semblait chargé d’une signification profonde.

Quand elle eut terminé, elle s’approcha des deux chats. Elle leva une patte, la fit glisser dans l’air comme une plume, puis posa son front contre le sol. Opaline traduisit : — Elle dit : « Je suis Lyria, gardienne des Paroles-Mouvements. Bienvenue. »

Nougat tenta de répondre. Il leva une patte, la fit glisser… mais trop vite. Puis il essaya de s’incliner… mais perdit l’équilibre et roula sur le côté. La troupe entière fit un mouvement de compassion : un geste où chacun posait une main ou une patte sur son cœur.

— Ils disent : « Ce n’est pas grave. » — Heureusement, souffla Nougat.

Lyria observa les deux chats avec attention. Puis elle exécuta un mouvement très simple : un pas en avant, un pas en arrière, un cercle avec la queue. Opaline sentit une vibration douce. — Elle demande pourquoi nous sommes ici.

Nougat prit une grande inspiration. Il tenta de reproduire le mouvement. Un pas en avant… ça allait. Un pas en arrière… presque. Un cercle avec la queue… sa queue fit plutôt un zigzag hésitant.

Lyria inclina la tête. Opaline traduisit : — Elle a compris. Tu as dit : « Nous cherchons un mot. Un mot qui n’existe pas ici. Lumaï. »

À ce nom, la troupe entière s’immobilisa. Un silence profond tomba sur la clairière. Puis Lyria fit un geste lent, comme si elle attrapait quelque chose dans l’air et le déposait au sol.

— Elle dit que ce mot vient d’un peuple très lointain, expliqua Opaline. Un peuple qui parle avec la lumière. — Encore une autre manière de parler, soupira Nougat. — Oui. Et chaque manière nous rapproche un peu plus de la vérité.

Lyria fit un autre mouvement : elle leva les bras vers le ciel, puis les abaissa doucement. — Elle dit que pour comprendre Lumaï, il faut apprendre à écouter ce qui ne se dit pas.

Nougat réfléchit. — Écouter… ce qui ne se dit pas — Oui, murmura Opaline. Les gestes, les silences, les intentions.

Lyria invita les deux chats à participer à une danse collective. Nougat hésita, mais Opaline l’encouragea. La troupe forma un cercle. Les mouvements commencèrent, lents d’abord, puis plus rapides. Chaque geste semblait répondre à un autre, comme une conversation silencieuse.

Nougat fit de son mieux. Il trébucha, se trompa, tourna dans le mauvais sens… mais quelque chose changea. Il cessa de vouloir bien faire. Il se mit à ressentir.

Et soudain, ses mouvements devinrent plus fluides. Moins parfaits, mais plus sincères.

Lyria s’approcha et posa sa patte sur son épaule. Opaline sourit. — Elle dit que tu as compris l’essentiel : parler, ce n’est pas seulement dire. C’est aussi écouter, ressentir, accueillir.

Quand la danse prit fin, Lyria leur offrit un petit ruban tissé de fils argentés. — Elle dit que tant que vous le porterez, les Paroles-Mouvements vous reconnaîtront.

Nougat attacha le ruban autour de sa patte. — Merci, dit-il, même si son geste n’était pas parfait.

Lyria répondit par un mouvement doux, presque maternel.

En quittant la vallée, Nougat murmura : — Je crois que je commence à comprendre. — Oui, répondit Opaline. Chaque culture a sa manière de dire le monde. Et aucune n’est meilleure qu’une autre.

Ils marchèrent jusqu’à ce que la vallée disparaisse derrière eux. Devant eux s’étendait une forêt immense, où les arbres semblaient chuchoter entre eux.

— C’est là que nous allons maintenant, dit Opaline. — Et qu’est-ce qu’on y apprend — La langue des histoires silencieuses.


Chapitre 4 — La forêt des histoires silencieuses

La lumière du jour s’adoucissait lorsque Nougat et Opaline atteignirent l’orée de la forêt. Les arbres y étaient immenses, leurs troncs torsadés comme des rubans anciens, et leurs feuilles semblaient absorber les sons plutôt que les laisser s’échapper. Dès qu’ils firent un pas sous la voûte végétale, un silence profond les enveloppa.

Pas un silence vide. Un silence vivant. Un silence qui respirait.

Nougat frissonna. — On dirait que la forêt écoute. Opaline hocha doucement la tête. — Ici, chaque histoire se raconte sans voix. Les arbres gardent la mémoire de ceux qui passent.

Ils avancèrent lentement, leurs pas étouffés par un tapis de mousse épaisse. Par moments, une feuille tombait, mais au lieu de bruisser, elle glissait dans l’air comme une plume de neige. Nougat avait l’impression de marcher dans un rêve.

Au bout d’un moment, ils aperçurent une clairière. Au centre se tenait un cerf majestueux, au pelage sombre et aux bois immenses, couverts de petites fleurs blanches. Il ne bougeait presque pas, mais tout son corps semblait raconter quelque chose.

Opaline s’arrêta net. — C’est lui… le Gardien des Histoires Silencieuses. — Comment tu le sais — Je le sens. Son silence est plus fort que les mots.

Le cerf tourna lentement la tête vers eux. Ses yeux brillaient d’une douceur profonde. Il ne parla pas. Il ne fit aucun geste. Pourtant, Nougat sentit une vague d’émotion l’envahir : une invitation, un accueil, une curiosité bienveillante.

Opaline s’inclina légèrement. Nougat l’imita, maladroit mais sincère.

Le cerf s’approcha. Il posa une patte sur le sol, puis l’autre, avec une lenteur presque cérémonielle. À chaque pas, la terre vibrait légèrement, comme si elle répondait à un langage ancien.

Puis, soudain, les arbres autour d’eux se mirent à projeter des ombres mouvantes. Pas des ombres ordinaires : des silhouettes qui racontaient une histoire.

Une histoire sans un son. Une histoire faite de formes, de lumières, de mouvements.

Nougat écarquilla les yeux. — Je… je vois quelque chose. — Moi aussi, murmura Opaline.

Les ombres montraient un peuple étrange, aux silhouettes fines, presque translucides. Ils semblaient tisser des fils de lumière entre leurs mains. Chaque fil devenait un mot, chaque mot une couleur, chaque couleur une émotion.

Puis une ombre plus sombre apparut : un mot qui ne trouvait pas sa place. Un mot qui brillait trop fort, ou pas assez. Un mot qui cherchait un sens.

Nougat sentit son cœur battre plus vite. — C’est… Lumaï. Opaline hocha la tête. — Oui. Ce mot vient de ce peuple-là. Un peuple qui parle avec la lumière.

Les ombres continuèrent leur danse silencieuse. Elles montraient un voyage, une quête, un mot qui s’était échappé, comme un papillon trop curieux. Un mot qui voulait être compris ailleurs.

Puis tout s’arrêta. Les ombres disparurent. La forêt redevint immobile.

Le cerf s’approcha encore. Il posa doucement son museau contre le front d’Opaline, puis contre celui de Nougat. Une chaleur douce se répandit en eux, comme une histoire déposée dans leur cœur.

Opaline ferma les yeux. — Il dit… que Lumaï n’est pas seulement un mot. C’est un sentiment. Une émotion que leur peuple n’arrivait plus à exprimer. — Et pourquoi est-il venu jusqu’à nous — Parce qu’il cherche un endroit où il pourra être compris. Un endroit où les différences ne l’effraieront pas.

Nougat sentit une boule dans sa gorge. — Alors… c’est à nous de le comprendre — Oui. Et pour cela, nous devons encore apprendre d’autres cultures. D’autres façons de dire le monde.

Le cerf recula, puis gratta doucement le sol. Une petite pierre translucide apparut, comme un morceau de lune. Il la poussa vers eux.

Opaline la prit délicatement. — C’est un fragment de mémoire. Tant que nous l’aurons, les histoires silencieuses nous reconnaîtront.

Le cerf inclina la tête, puis disparut entre les arbres, comme s’il s’était fondu dans la lumière.

Nougat et Opaline quittèrent la clairière, le cœur plus lourd mais aussi plus vaste. Ils marchèrent longtemps, jusqu’à ce que la forêt s’éclaircisse.

Devant eux s’étendait un paysage nouveau : une grande plaine balayée par le vent, où des silhouettes dansaient autour de feux colorés.

Opaline sourit. — Voici le territoire des Paroles-Couleurs. — Là où les mots se peignent — Oui. Et peut-être que là-bas… Lumaï nous attend.


Chapitre 5 — Le territoire des Paroles-Couleurs

Lorsque Nougat et Opaline quittèrent la forêt des histoires silencieuses, la lumière changea brusquement. Le monde devant eux semblait peint à la main : des collines éclaboussées de rouge, des herbes turquoise, un ciel qui oscillait entre le jaune pâle et le violet profond. Chaque souffle de vent faisait danser des particules lumineuses, comme si l’air lui-même était un pinceau invisible.

Nougat cligna des yeux. — On dirait… un tableau vivant. — C’est exactement ce que c’est, répondit Opaline. Ici, les mots se peignent. Les émotions se colorent. Les phrases se dessinent.

Ils avancèrent dans la plaine. À mesure qu’ils marchaient, des silhouettes apparaissaient, comme sorties d’un rêve. Des animaux aux pelages étranges, tachetés de pigments naturels, se déplaçaient en laissant derrière eux des traînées de couleurs qui flottaient quelques secondes avant de disparaître.

Un renard bleu s’approcha d’eux. Il leva la queue et, d’un geste rapide, traça dans l’air une spirale dorée. La spirale vibra, puis éclata en une pluie de petites étincelles.

Opaline sourit. — Il dit « Bienvenue ». — Avec une spirale — Oui. Ici, chaque forme a un sens. Chaque couleur aussi.

Le renard fit un autre geste, plus lent. Une ligne verte ondula devant eux. — Il demande d’où nous venons, traduisit Opaline.

Nougat, impressionné, tenta de répondre. Il leva une patte et dessina maladroitement un cercle dans l’air. Le cercle se déforma, devint une tache informe, puis s’évapora.

Le renard inclina la tête, perplexe. Opaline posa doucement sa queue sur l’épaule de Nougat. — Ne t’inquiète pas. Ici, il faut apprendre à sentir les couleurs avant de les tracer.

Ils suivirent le renard jusqu’à un grand campement. Des feux brûlaient, mais leurs flammes n’étaient pas rouges : certaines étaient bleues, d’autres roses, d’autres encore changeaient de teinte à chaque crépitement. Autour des feux, des animaux peignaient dans l’air, créant des phrases lumineuses qui flottaient comme des lanternes.

Au centre du campement se tenait une grande panthère blanche, dont le pelage reflétait toutes les couleurs du paysage. Ses yeux brillaient comme deux prismes.

Elle leva une patte et traça un long trait violet qui se transforma en une forme douce, arrondie, presque maternelle.

Opaline inspira profondément. — Elle dit : « Je suis Prismaya, gardienne des Paroles-Couleurs. Vous êtes attendus. »

Nougat sentit son cœur bondir. — Attendus Prismaya fit apparaître une petite lumière bleue qui se mit à tournoyer autour d’eux. Puis elle traça un mot dans l’air. Un mot qui brillait plus fort que tous les autres.

Un mot qu’ils connaissaient déjà.

Lumaï.

Nougat en resta figé. Opaline sentit une vibration douce dans sa poitrine. — Elle dit que ce mot est né ici… mais qu’il n’a jamais trouvé sa couleur.

Prismaya fit un geste lent. Le mot Lumaï changea de teinte : bleu, puis rouge, puis vert, puis jaune… mais aucune couleur ne restait. Le mot semblait glisser entre les nuances, comme s’il refusait de se fixer.

Nougat s’approcha. — Pourquoi il ne trouve pas sa couleur Prismaya traça une forme grise, douce, presque triste. Opaline traduisit : — Parce que ce mot porte une émotion que leur peuple n’a jamais réussi à exprimer. Une émotion trop vaste pour une seule couleur.

Les feux autour d’eux se mirent à crépiter plus fort. Les animaux du campement s’approchèrent, curieux. Certains peignirent des lignes, d’autres des points, d’autres encore des éclats lumineux. Tous tentaient de donner une couleur à Lumaï.

Mais rien ne fonctionnait.

Le mot restait instable, insaisissable.

Prismaya s’assit devant eux. Elle traça un cercle blanc, puis un autre, puis un troisième. — Elle dit que pour comprendre Lumaï, il faut voyager encore. — Encore — Oui. Parce que ce mot n’appartient pas seulement à une culture. Il est né ici, mais il a grandi ailleurs.

Nougat sentit une chaleur douce dans sa poitrine. — Alors… il est comme nous. Il voyage pour comprendre qui il est. Opaline sourit. — Exactement.

Prismaya fit apparaître un petit pinceau de lumière. Elle le déposa devant eux. — Elle dit que tant que nous l’aurons, les Paroles-Couleurs nous reconnaîtront.

Nougat toucha le pinceau. Une petite étincelle rose jaillit. — Je crois que j’ai dit quelque chose — Oui, répondit Opaline. Tu as dit « Merci ».

Ils quittèrent le campement sous un ciel qui changeait de couleur à chaque pas. Devant eux, une montagne se dressait, haute, majestueuse, couverte de symboles gravés.

Opaline murmura : — Voici le Mont des Traditions Anciennes. — Et qu’est-ce qu’on y apprend — À comprendre ce qui relie toutes les cultures.


Chapitre 6 — Le Mont des Traditions Anciennes

Le Mont des Traditions Anciennes se dressait devant eux comme un géant endormi. Ses flancs étaient couverts de symboles gravés, certains si anciens qu’ils semblaient avoir été sculptés par le vent lui-même. Des spirales, des lignes, des silhouettes, des formes inconnues… Nougat avait l’impression que la montagne entière était un livre ouvert, mais écrit dans une langue que personne ne parlait plus.

— C’est impressionnant, murmura-t-il. — Ce mont est un carrefour, répondit Opaline. Toutes les cultures y ont laissé une trace. C’est ici que les traditions se rencontrent.

Ils commencèrent l’ascension. Le chemin était raide, mais parsemé de petites pierres lumineuses qui semblaient les guider. À chaque pas, Nougat sentait une énergie étrange, comme si la montagne reconnaissait leur présence.

Au bout d’un moment, ils arrivèrent devant une grande arche de pierre. Sur l’arche étaient gravés des symboles qu’ils avaient déjà vus : une note de musique du village chanté, un ruban ondulant de la vallée des Paroles-Mouvements, une spirale colorée du territoire des Paroles-Couleurs, et même une silhouette silencieuse de la forêt des histoires muettes.

— Toutes les cultures… réunies ici, souffla Nougat. — Oui. Parce que malgré leurs différences, elles partagent toutes quelque chose.

Ils passèrent sous l’arche. De l’autre côté, un plateau immense s’ouvrait, baigné d’une lumière douce. Au centre se trouvait un cercle de pierres gigantesques, chacune portant un symbole différent. Certaines brillaient, d’autres vibraient, d’autres semblaient presque respirer.

Un vieil animal se tenait au milieu du cercle. C’était un lynx, au pelage gris argenté, dont les yeux semblaient contenir des siècles de sagesse. Il les observa longuement, sans un mot.

Opaline inclina la tête. — C’est le Gardien des Racines. Celui qui connaît l’origine des traditions.

Le lynx fit un pas en avant. Il leva une patte et la posa sur une pierre gravée d’un symbole en forme de spirale. La pierre s’illumina. Puis il posa sa patte sur une autre pierre, portant un symbole de flamme. Elle s’illumina à son tour.

Enfin, il posa sa patte sur une troisième pierre, où était gravé un cercle incomplet.

Opaline sentit une vibration douce. — Il dit que chaque culture est une manière différente de comprendre le monde. — Et pourquoi sont-elles si différentes demanda Nougat. — Parce que chaque peuple a vécu des choses différentes. Des joies, des peurs, des rêves, des besoins. Les traditions naissent de ce que chacun traverse.

Le lynx fit un geste lent. Les pierres autour d’eux se mirent à projeter des images dans l’air. Des scènes de vie, des fêtes, des danses, des chants, des gestes, des couleurs, des silences. Chaque image appartenait à une culture différente, mais toutes semblaient liées par un fil invisible.

Nougat sentit son cœur se serrer. — On dirait… que tout se répond. — Oui, murmura Opaline. Parce que toutes les cultures cherchent la même chose : comprendre, aimer, transmettre.

Le lynx s’approcha d’eux. Il traça dans l’air un symbole qu’ils n’avaient jamais vu : un cercle entouré de petites lignes, comme un soleil. Opaline plissa les yeux. — Il dit que Lumaï… est un mot qui cherche à relier les cultures. — Relier — Oui. C’est un mot qui n’appartient à personne, mais qui parle à tout le monde.

Le lynx posa sa patte sur le sol. Une fissure lumineuse apparut, puis s’élargit doucement. À l’intérieur, une petite pierre brillait d’une lumière douce, changeante, comme si elle hésitait entre plusieurs couleurs.

Nougat la prit délicatement. — C’est… Lumaï Opaline hocha la tête. — Ou plutôt, c’est son essence. Ce mot n’a pas encore trouvé sa forme. Il a besoin de nous pour comprendre ce qu’il veut dire.

Le lynx fit un dernier geste. Les pierres autour d’eux s’illuminèrent toutes en même temps, projetant une lumière chaude qui enveloppa les deux chats. Une chaleur douce, presque maternelle, les traversa.

Opaline ferma les yeux. — Il dit que pour comprendre Lumaï, nous devons rencontrer ceux qui vivent entre les cultures. Ceux qui voyagent, qui apprennent, qui transmettent. — Et où sont-ils — Dans la Cité des Mille Voix.

Nougat sentit une excitation nouvelle. — Alors c’est là que nous allons. — Oui. Parce que c’est là que Lumaï pourra peut-être trouver son sens.

Ils quittèrent le cercle de pierres. Le soleil se couchait derrière le mont, projetant une lumière dorée sur leurs silhouettes. Devant eux, au loin, une ville immense scintillait comme un trésor.

La Cité des Mille Voix les attendait.


Chapitre 7 — La Cité des Mille Voix

La route quittait les pentes du Mont des Traditions Anciennes et descendait vers une vallée immense. Au loin, une ville scintillait comme un trésor posé au creux du monde. Des milliers de petites lumières dansaient dans l’air, comme si la cité respirait.

Nougat sentit son cœur s’accélérer. — C’est… gigantesque. — C’est la Cité des Mille Voix, répondit Opaline. Ici, toutes les cultures se rencontrent. Toutes les langues, toutes les façons de dire le monde.

À mesure qu’ils approchaient, les bruits se firent plus nets. Pas des bruits ordinaires : des sons de toutes sortes, des chants, des rires, des murmures, des gestes, des couleurs, des ombres. La ville semblait parler dans mille langages à la fois.

Ils franchirent une grande porte sculptée. Sur le bois étaient gravés des symboles de toutes les cultures qu’ils avaient déjà rencontrées… et d’autres qu’ils ne connaissaient pas encore.

À peine entrés, ils furent submergés par un tourbillon de vie.

Des animaux de toutes tailles et de toutes origines se croisaient dans les rues. Un panda dessinait des mots colorés dans l’air. Une gazelle dansait une phrase élégante. Un perroquet chantait une histoire. Un ours silencieux projetait des ombres qui racontaient un souvenir.

Nougat n’en revenait pas. — Tout le monde parle… mais personne ne parle pareil. — Et pourtant, tout le monde se comprend, murmura Opaline.

Ils avancèrent dans une grande avenue bordée d’étals. Chaque étal représentait une culture différente.

À l’un, un renard vendait des pigments lumineux. À un autre, une tortue sculptait des gestes dans des rubans de soie. Plus loin, un lapin écrivait des histoires silencieuses dans des feuilles translucides.

Nougat s’arrêta devant un stand où un vieux hibou vendait des objets étranges : des pierres chantantes, des plumes qui dansaient, des fioles de lumière.

— Bonjour, voyageurs, dit le hibou d’une voix grave. Vous venez de loin. — Comment le savez-vous demanda Nougat. — Parce que vous portez les marques des cultures. La note de musique, le ruban, le fragment de mémoire, le pinceau de lumière… Vous êtes sur un chemin rare.

Opaline s’approcha. — Nous cherchons le sens d’un mot. Lumaï. Le hibou cligna lentement des yeux. — Ah… Lumaï. Beaucoup ici en ont entendu parler. Peu l’ont compris.

Il sortit une petite boîte en bois et l’ouvrit. À l’intérieur se trouvait un parchemin très ancien, couvert de symboles de toutes sortes.

— Ce mot voyage depuis longtemps. Il change de forme selon les cultures. Parfois il est une couleur. Parfois un geste. Parfois un silence. — Mais alors… qu’est-ce qu’il veut dire demanda Nougat. — Cela, dit le hibou, vous ne le trouverez pas dans un parchemin. Vous devez rencontrer ceux qui vivent entre les cultures.

Il désigna une grande tour au centre de la ville. — Là-bas se trouve la Maison des Mille Voix. Ceux qui y vivent connaissent toutes les langues, toutes les traditions. Ils pourront vous aider.

Nougat et Opaline le remercièrent et se dirigèrent vers la tour. Plus ils s’en approchaient, plus la ville devenait harmonieuse. Les sons, les couleurs, les gestes, les ombres… tout semblait se répondre, comme une immense conversation.

La tour était faite de verre et de pierre. Elle reflétait les couleurs du ciel et les ombres des passants. À l’intérieur, un escalier en colimaçon montait vers un dôme lumineux.

Ils gravirent les marches. Arrivés en haut, ils découvrirent une salle circulaire où des animaux de toutes origines discutaient, peignaient, chantaient, dansaient, racontaient. Mais au centre, assis sur un coussin tissé de mille motifs, se trouvait un animal qu’ils n’avaient jamais vu.

C’était un lynx blanc aux yeux dorés, mais son pelage changeait légèrement de couleur selon la lumière. Il semblait appartenir à toutes les cultures à la fois.

Il les observa longuement. Puis il parla, d’une voix douce, profonde, qui semblait contenir mille accents différents.

— Bienvenue, Nougat. Bienvenue, Opaline. Je suis Méloria, gardienne des Voix-Mêlées. Je vous attendais.

Nougat sentit un frisson. — Vous… vous nous attendiez — Oui. Parce que vous portez en vous ce que beaucoup cherchent : la volonté de comprendre l’autre.

Opaline s’avança. — Nous cherchons le sens de Lumaï. Méloria sourit. — Lumaï… un mot qui n’a jamais trouvé sa maison. Un mot trop vaste pour une seule culture. Un mot qui cherche à unir ce qui est différent.

Elle se leva et fit un geste. Autour d’eux, les langues se mirent à danser : des couleurs, des gestes, des chants, des ombres, des symboles. Tous se mêlaient, se répondaient, se transformaient.

— Lumaï, dit Méloria, est un mot qui parle de ce qui naît quand les cultures se rencontrent. — Alors… c’est un mot de mélange demanda Nougat. — Non, répondit Méloria. C’est un mot de rencontre. De respect. De curiosité. De lien.

Opaline sentit une chaleur douce dans sa poitrine. — Un mot qui n’appartient à personne… mais qui parle à tout le monde. — Exactement.

Méloria s’approcha d’eux. — Mais pour que Lumaï trouve sa forme, il doit être vécu. Pas seulement compris.

Elle posa une patte sur leurs cœurs. — Votre voyage n’est pas terminé. Il vous manque encore une dernière étape : découvrir ce que Lumaï signifie pour vous.

Nougat déglutit. — Et comment on fait ça — En retournant là où tout a commencé. Chez vous.

Opaline sentit un frisson. — Chez nous… — Oui. Parce que les mots n’existent vraiment que lorsqu’ils trouvent une place dans le cœur de ceux qui les prononcent.

La lumière autour d’eux devint plus douce. Méloria sourit.

— Allez. Le dernier chapitre de votre voyage vous attend.


Chapitre 8 — Le retour au village et le mot qui change tout

Le chemin du retour semblait différent. Pourtant, c’était le même sentier, les mêmes herbes hautes, les mêmes pierres rondes qui bordaient la route. Mais Nougat et Opaline n’étaient plus les mêmes. Ils portaient en eux les chants du premier village, les gestes de la vallée, les ombres de la forêt, les couleurs du territoire lumineux, et la sagesse du Mont des Traditions Anciennes.

Leur cœur était devenu un carnet de voyage.

Quand ils atteignirent la colline qui surplombait leur village, le soleil se couchait. La lumière dorée baignait les toits, les ruelles, la place centrale. Tout semblait paisible… mais quelque chose flottait dans l’air. Une attente. Une question.

Opaline sentit la vibration avant même que Nougat ne parle. — Ils nous ont entendus partir. Ils nous ont attendus. — Et ils ont entendu Lumaï, murmura Nougat.

En descendant la colline, ils virent les habitants rassemblés sur la place. La tortue âgée, le chien savant, le hérisson timide, les enfants-lapins, les oiseaux perchés sur les toits… Tous les regardaient avec une curiosité douce, presque inquiète.

La tortue s’avança. — Alors… avez-vous trouvé ce que signifie ce mot étrange Nougat inspira profondément. — Pas encore. Un murmure parcourut la foule. Opaline leva la queue pour apaiser les inquiétudes. — Mais nous avons appris quelque chose d’important : ce mot n’appartient à aucune culture. Il vient de toutes à la fois.

Le chien savant fronça les sourcils. — Comment un mot peut-il venir de partout — Parce qu’il parle de ce qui nous relie, répondit Opaline. De ce qui naît quand on accepte de découvrir l’autre.

Les habitants se regardèrent, perplexes.

Nougat sentit son cœur battre plus vite. Il sortit la petite pierre lumineuse qu’ils avaient trouvée au Mont des Traditions Anciennes. Elle brillait doucement, changeant de couleur comme un souffle.

— Ce mot… Lumaï… cherche une maison. Il cherche un sens. Et ce sens, c’est à nous de le créer.

La tortue cligna lentement des yeux. — Comment crée-t-on le sens d’un mot Nougat sourit. — En le vivant.

Il s’assit au centre de la place. Opaline s’installa à ses côtés. Les habitants formèrent un cercle autour d’eux.

Alors, Nougat fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il ferma les yeux. Il pensa à tout ce qu’ils avaient appris.

Aux chants du premier village. Aux gestes de la vallée. Aux ombres de la forêt. Aux couleurs du territoire lumineux. Aux traditions du Mont. Aux voix mêlées de la grande cité.

Puis il ouvrit les yeux… et parla.

Pas avec des mots. Pas avec des gestes. Pas avec des couleurs.

Avec tout cela à la fois.

Il fit un petit mouvement de patte, simple mais sincère. Il laissa échapper un souffle doux, presque un chant. Il dessina dans l’air une petite spirale lumineuse. Il inclina la tête dans un silence profond. Il sourit.

Et quelque chose se produisit.

La pierre dans sa patte s’illumina d’une couleur nouvelle. Une couleur qui n’existait pas encore. Une couleur qui n’était ni bleue, ni rouge, ni verte, ni jaune. Une couleur qui semblait être un mélange de toutes… et pourtant différente.

Opaline sentit son cœur se serrer. — C’est… Lumaï. — Oui, murmura Nougat. C’est ce que ça veut dire pour moi.

Les habitants restèrent silencieux. Puis, un à un, ils s’approchèrent.

La tortue posa une patte sur la spirale lumineuse. Le chien savant fit un petit geste maladroit. Le hérisson dessina une ligne tremblante. Les enfants-lapins sautillèrent en rythme. Les oiseaux chantèrent une note douce.

Et la couleur changea encore. Elle devint plus grande. Plus chaude. Plus vivante.

Opaline sentit une larme glisser sur sa joue. — Lumaï… c’est ce qui naît quand chacun apporte un morceau de lui-même. — C’est un mot de rencontre, dit Nougat. — Un mot de lien, ajouta la tortue. — Un mot de respect, murmura le chien. — Un mot de curiosité, chanta un oiseau. — Un mot de nous, souffla Opaline.

La couleur s’éleva dans le ciel, douce et brillante, comme une petite aurore. Le village entier la regarda, émerveillé.

Et ce soir-là, pour la première fois, le mot Lumaï trouva un sens. Pas un sens unique. Pas un sens figé. Un sens vivant.

Un sens qui appartenait à tous.


Chapitre 9 — Le Festival de Lumaï

Le lendemain matin, le village s’éveilla sous une lumière étrange. Une lumière douce, mouvante, presque vivante. La couleur née la veille — cette teinte nouvelle, impossible à nommer — flottait encore dans l’air, comme un souvenir qui refusait de s’effacer.

Les habitants sortirent de leurs maisons, intrigués. La tortue âgée leva les yeux vers le ciel. — Cette couleur… elle est restée. Le chien savant hocha la tête. — C’est un signe. Quelque chose a changé.

Opaline sentit une vibration familière. — Lumaï est encore là. Il attend quelque chose. — Mais quoi demanda Nougat.

Ils n’eurent pas le temps de réfléchir davantage. Les enfants-lapins arrivèrent en courant, les yeux brillants. — Nougat ! Opaline ! Venez voir !

Ils les entraînèrent vers la place du village. Et là, un spectacle inattendu les attendait.

Les habitants avaient commencé à préparer quelque chose. Des guirlandes de feuilles colorées pendaient entre les maisons. Des rubans ondulaient au vent. Des pigments avaient été étalés sur de grandes toiles. Des instruments de musique improvisés étaient posés sur des tables.

La tortue s’avança. — Cette nuit, nous avons réfléchi. Le chien savant ajouta : — Vous nous avez montré que Lumaï n’est pas un mot à comprendre… mais un mot à vivre. Le hérisson timide murmura : — Alors nous voulons le vivre ensemble.

Opaline sentit son cœur se serrer. — Vous voulez créer… une tradition — Oui, répondit la tortue. Une tradition qui rassemble toutes les cultures que vous avez rencontrées. Une tradition qui nous ressemble… et qui les honore.

Nougat en resta bouche bée. — Un festival — Le Festival de Lumaï, dit un oiseau en déployant ses ailes.

Et aussitôt, tout le village se mit en mouvement.

🌿 Les préparatifs

Les habitants se répartirent les tâches avec enthousiasme.

Les oiseaux, inspirés par le village des langues chantées, composèrent des mélodies douces, faites de notes longues et de trilles joyeux.

Les lapins, qui avaient adoré la vallée des Paroles-Mouvements, inventèrent des petites danses simples que tout le monde pourrait apprendre.

La tortue, qui avait été touchée par la forêt des histoires silencieuses, sculpta de petites silhouettes dans du bois clair. Chaque figurine représentait une émotion, un souvenir, un rêve.

Le chien savant, fasciné par les Paroles-Couleurs, prépara des pigments naturels qu’il mélangea avec soin pour obtenir des teintes inédites.

Le hérisson, lui, s’occupa des lanternes. Il en fabriqua des dizaines, chacune décorée d’un symbole différent : une note, un geste, une ombre, une spirale, un cercle.

Nougat et Opaline observaient tout cela, émus. — Ils ont tout compris, murmura Opaline. — Oui, répondit Nougat. Ils ont compris que Lumaï n’est pas un mot… mais un lien.

🎨 Le début du festival

Quand le soleil commença à se coucher, les habitants se rassemblèrent sur la place. Les lanternes furent allumées une à une, éclairant les visages d’une lumière douce.

La tortue prit la parole. — Ce soir, nous célébrons Lumaï. — Ce qui nous relie, ajouta le chien savant. — Ce qui nous rend différents… et pourtant proches, murmura le hérisson.

Les oiseaux entonnèrent un chant. Un chant inspiré du village des langues chantées, mais enrichi de nouvelles notes, de nouveaux rythmes. Un chant qui appartenait désormais au village.

Les lapins commencèrent à danser. Leurs mouvements étaient simples, mais pleins de joie. Les habitants les imitèrent, maladroits d’abord, puis plus confiants.

Les pigments furent distribués. Chacun traça dans l’air une petite forme colorée. Des spirales, des lignes, des éclats lumineux. Les couleurs se mêlèrent, se répondirent, se transformèrent.

Puis vint le moment le plus attendu.

Nougat s’avança au centre de la place. Opaline à ses côtés.

Ils fermèrent les yeux. Ils pensèrent à tout ce qu’ils avaient appris. À toutes les cultures qu’ils avaient rencontrées. À toutes les émotions qu’ils avaient ressenties.

Puis, ensemble, ils firent un geste. Un geste simple. Un geste sincère.

Une petite spirale lumineuse apparut. La même que la veille. Mais cette fois, elle ne changea pas de couleur.

Elle devint plus vive. Plus stable. Plus belle.

La tortue murmura : — C’est la couleur de Lumaï. — Notre couleur, ajouta Opaline.

Les lanternes s’élevèrent dans le ciel. Les chants montèrent. Les danses s’enchaînèrent. Les couleurs se mêlèrent.

Et le Festival de Lumaï naquit ce soir-là.

Une tradition nouvelle. Une tradition qui n’effaçait aucune autre. Une tradition qui les réunissait toutes.

Quand la nuit fut avancée, Nougat regarda la couleur de Lumaï flotter au-dessus du village. — Je crois que Lumaï a trouvé sa maison. Opaline posa sa tête contre la sienne. — Oui. Et il a trouvé son sens.

Un sens qu’ils avaient créé ensemble.


Chapitre 10 — L’héritage de Lumaï

Le lendemain du festival, le village s’éveilla dans un calme nouveau. Pas un calme vide. Un calme rempli.

Comme si la couleur de Lumaï, encore suspendue dans le ciel, avait déposé sur chaque toit une poussière de paix. Comme si le village respirait différemment.

Nougat ouvrit les yeux le premier. Il sentit quelque chose dans l’air : une chaleur douce, une promesse. Opaline dormait encore, roulée en boule, son pelage blanc traversé par un reflet de la couleur de Lumaï.

Il la regarda un moment, ému. Puis elle ouvrit les yeux à son tour.

— Tu sens ça, Nougat — Oui. Comme si… quelque chose avait changé pour toujours.

Ils sortirent de la maison. Le village était déjà en mouvement.

La tortue âgée balayait la place en fredonnant une mélodie inspirée du village chanté. Le chien savant dessinait des gestes dans l’air, maladroit mais déterminé. Les enfants-lapins jouaient à inventer des mots en couleurs. Le hérisson sculptait de petites figurines qu’il offrait à ceux qui passaient.

Tout le monde semblait… plus ouvert. Plus curieux. Plus attentif aux autres.

Opaline sourit. — Lumaï a laissé une trace. — Oui, murmura Nougat. Une trace dans chacun d’eux.

Ils marchèrent jusqu’au vieux tilleul. Ses feuilles brillaient d’une lueur nouvelle, comme si l’arbre lui-même avait participé au festival.

Soudain, un battement d’ailes se fit entendre. Un oiseau noir au ventre étoilé se posa sur une branche. Le même oiseau qui, des jours plus tôt, avait prononcé pour la première fois le mot mystérieux.

Il inclina la tête. — Lumaï… Cette fois, le mot ne semblait plus étranger. Il vibrait dans l’air comme une note familière.

Nougat s’approcha. — Nous avons compris. Opaline ajouta : — Lumaï est un mot qui relie. Un mot qui accueille. Un mot qui écoute.

L’oiseau battit doucement des ailes. Une petite pluie de lumière tomba autour d’eux.

Puis il prononça un autre mot. Un mot nouveau. Un mot doux.

Lumaïa.

Opaline sentit une vibration dans son cœur. — Il dit… que Lumaï a grandi. — Grown — Oui. Parce qu’un mot vivant change, évolue, se transforme.

L’oiseau s’envola, laissant derrière lui une traînée lumineuse qui se dissipa lentement.

Nougat resta silencieux un moment. Puis il murmura :

— Opaline… tu crois que notre voyage est terminé Elle secoua doucement la tête. — Non. Les voyages qui transforment ne se terminent jamais vraiment. Ils continuent en nous.

Ils s’assirent sous le tilleul. Le vent souffla doucement, comme une caresse.

🌟 Les jours suivants

Le Festival de Lumaï devint une tradition. Chaque année, les habitants se réunissaient pour célébrer les différences, les rencontres, les histoires venues d’ailleurs.

Les enfants grandissaient en apprenant à écouter les autres. Les adultes redécouvraient la joie de partager. Les anciens transmettaient leurs souvenirs avec une nouvelle lumière dans les yeux.

Et Nougat et Opaline… Ils devinrent les gardiens de Lumaï.

Pas des gardiens sévères. Des gardiens doux. Des gardiens qui rappelaient que comprendre l’autre commence par un geste simple : ouvrir son cœur.

🌙 Un soir, longtemps après

Le soleil se couchait derrière les collines. Nougat et Opaline étaient assis côte à côte, comme au premier jour.

— Tu te souviens, Opaline… quand tout a commencé — Oui. Un mot inconnu. Un oiseau étrange. — Et maintenant… — Maintenant, ce mot vit ici. Dans chaque sourire. Dans chaque geste. Dans chaque couleur.

Nougat ferma les yeux. Il sentit la chaleur du village, la douceur du vent, la présence d’Opaline.

— Lumaï… c’est ce que nous avons construit ensemble. — Oui, murmura-t-elle. Et ce que nous continuerons à construire.

La couleur de Lumaï apparut dans le ciel, comme une petite aurore. Elle dansa un moment, puis se fondit dans les étoiles.

Opaline posa sa tête contre celle de Nougat. — Tu sais… je crois que Lumaï n’est pas seulement un mot. — Alors c’est quoi — C’est un voyage. — Un voyage — Oui. Un voyage qui commence chaque fois qu’on rencontre quelqu’un de différent… et qu’on choisit de l’écouter.

Nougat sourit. — Alors… notre voyage continue. — Toujours.

Et sous le vieux tilleul, dans la douceur du soir, les deux chats restèrent là, silencieux, le cœur rempli d’un mot qui n’appartenait à personne… mais qui parlait à tout le monde.

Lumaï.


Chapitre 11 — Quand Lumaï voyage à son tour

Les jours passèrent, doux et lumineux, comme si le village avait trouvé un nouveau rythme. Un rythme plus ouvert, plus attentif, plus curieux. Un rythme… Lumaï.

Nougat et Opaline observaient ces changements avec une tendresse immense. Ils voyaient les enfants inventer des jeux inspirés des cultures lointaines. Ils voyaient les adultes échanger des histoires, des gestes, des couleurs. Ils voyaient les anciens sourire en découvrant des traditions nouvelles qui ne remplaçaient rien, mais enrichissaient tout.

Un matin, alors que le soleil se levait à peine, un bruit léger attira leur attention. Un froissement d’ailes. Un souffle de lumière.

L’oiseau noir au ventre étoilé revint se poser sur le tilleul.

Mais cette fois… il n’était pas seul.

Derrière lui, d’autres oiseaux apparurent. Des oiseaux aux plumes colorées, aux motifs étranges, aux chants inconnus. Certains avaient des ailes peintes comme des toiles. D’autres semblaient danser dans l’air. D’autres encore projetaient des ombres qui racontaient des histoires silencieuses.

Nougat écarquilla les yeux. — Ce sont… — Les messagers des autres cultures, murmura Opaline.

L’oiseau noir inclina la tête. Puis il prononça un mot.

Pas Lumaï. Un autre mot. Un mot nouveau, doux, vibrant.

Lumaïa.

Les autres oiseaux répétèrent ce mot, chacun dans sa langue : en chant, en couleur, en geste, en ombre, en silence.

Et quelque chose d’extraordinaire se produisit.

La couleur de Lumaï, qui flottait encore dans le ciel, se mit à vibrer. Elle descendit doucement, comme une pluie de lumière. Elle toucha les plumes des oiseaux. Elle se mêla à leurs chants, à leurs gestes, à leurs ombres.

Puis elle se transforma.

Elle devint plus grande. Plus profonde. Plus vivante.

Opaline sentit une émotion nouvelle naître en elle. — Lumaï… voyage. — Comment ça — Il ne reste pas ici. Il repart. Il se partage. Il se transmet.

Les oiseaux se posèrent sur les toits, les branches, les pierres. Ils observaient le village avec une curiosité douce, comme si eux aussi apprenaient quelque chose.

La tortue âgée s’approcha. — Que se passe-t-il Opaline répondit doucement : — Lumaï n’est pas un trésor à garder. C’est un cadeau à offrir.

Le chien savant fronça les sourcils. — Offrir… à qui — À ceux qui en ont besoin, dit Nougat. À ceux qui cherchent à comprendre l’autre. À ceux qui ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas.

Les oiseaux se mirent à chanter. Pas un chant ordinaire. Un chant tissé de mille langues, mille cultures, mille émotions.

Un chant qui disait : « Nous avons entendu Lumaï. Nous venons le chercher. Nous venons l’apprendre. Nous venons le partager. »

Le village entier se rassembla. Les habitants écoutèrent, émerveillés.

Puis, un à un, ils offrirent quelque chose aux oiseaux : un pigment, un geste, une petite sculpture, une note de musique, un souvenir silencieux.

Les oiseaux prirent ces cadeaux avec respect. Puis ils s’envolèrent.

Pas tous. Certains restèrent, comme pour apprendre encore. Mais la plupart partirent vers l’horizon, emportant avec eux la couleur de Lumaï.

Nougat les suivit du regard. — Tu crois qu’ils vont… — Oui, répondit Opaline. Ils vont porter Lumaï ailleurs. Là où il pourra aider d’autres villages, d’autres peuples, d’autres cœurs.

La tortue murmura : — Alors… Lumaï n’est plus seulement à nous. — Non, dit Nougat. Il est à tout le monde.

Un silence doux s’installa. Un silence plein de sens.

Puis Opaline ajouta : — Et maintenant… il nous reste une dernière chose à faire.

Nougat tourna la tête. — Laquelle — Comprendre ce que Lumaï a changé en nous.

Elle posa sa patte sur la sienne. — Et ça… c’est le dernier chapitre de notre voyage.


Chapitre 12 — Ce que Lumaï a changé

Le village vivait désormais au rythme de Lumaï. Pas comme une mode passagère, ni comme une règle imposée. Mais comme une respiration nouvelle, douce et naturelle, qui s’était glissée dans chaque geste, chaque regard, chaque rencontre.

Pourtant, Nougat et Opaline sentaient qu’il leur restait encore quelque chose à comprendre. Non pas sur le mot. Mais sur eux-mêmes.

Un matin, alors que la rosée brillait encore sur les herbes, ils décidèrent de s’éloigner un peu du village. Pas pour fuir. Pour réfléchir.

Ils marchèrent jusqu’à une petite colline qu’ils aimaient bien, un endroit calme où l’on pouvait voir tout le village sans être vu. Le vieux tilleul n’était qu’un point vert au loin. La couleur de Lumaï flottait encore dans le ciel, mais plus discrètement, comme un souvenir qui veille.

Nougat s’assit. Opaline s’installa à côté de lui.

Un long silence s’installa. Un silence confortable, plein de sens.

— Tu sais, dit Nougat, je pensais que ce voyage nous apprendrait ce que veut dire Lumaï. — Et il l’a fait, répondit Opaline. — Oui… mais il m’a appris autre chose aussi.

Il regarda ses pattes, puis le village, puis Opaline.

— Avant, j’avais peur de ce que je ne comprenais pas. Peur des mots inconnus, des gestes étranges, des couleurs que je ne savais pas lire. Opaline sourit doucement. — Et maintenant — Maintenant… je suis curieux. Je veux apprendre. Je veux écouter. Je veux comprendre ce qui est différent.

Opaline posa sa queue sur la sienne. — C’est ça, Lumaï. Ce n’est pas seulement un mot. C’est une ouverture. Une porte qu’on choisit d’ouvrir.

Elle marqua une pause, puis ajouta :

— Moi aussi, j’ai changé. — Toi — Oui. J’ai toujours été sensible, intuitive… mais parfois, je restais dans mon monde. Je pensais comprendre les autres sans leur demander. — Et maintenant — Maintenant, je sais que comprendre l’autre, ce n’est pas deviner. C’est écouter. C’est partager. C’est se laisser surprendre.

Nougat sourit. — Alors… Lumaï nous a changés tous les deux. — Oui. Et il continuera de le faire.

Ils restèrent un moment à regarder le village. Les habitants allaient et venaient, chacun portant un morceau de Lumaï dans son cœur.

La tortue âgée enseignait aux enfants une danse qu’elle avait inventée. Le chien savant tentait de peindre des mots dans l’air, avec plus ou moins de succès. Les oiseaux messagers revenaient parfois, apportant des nouvelles de villages lointains qui, eux aussi, avaient adopté la couleur de Lumaï.

Le monde changeait. Doucement. Mais sûrement.

Opaline se leva. — Tu sais ce que je crois — Quoi — Que Lumaï n’est pas seulement un mot de rencontre. C’est un mot de transformation. — Transformation — Oui. Parce que chaque fois qu’on rencontre quelqu’un de différent, on change un peu. On devient plus grand à l’intérieur.

Nougat sentit une chaleur douce dans sa poitrine. — Alors… notre voyage n’était pas seulement pour comprendre Lumaï. — Non. Il était pour nous comprendre nous-mêmes.

Ils redescendirent la colline, patte contre patte. Le vent soufflait doucement, comme s’il murmurait leur nom.

Arrivés au village, les habitants les accueillirent avec des sourires. Pas des sourires curieux. Des sourires reconnaissants.

La tortue s’approcha. — Vous nous avez apporté un mot. Le chien savant ajouta : — Mais surtout, vous nous avez apporté une manière de voir le monde. Le hérisson murmura : — Une manière plus douce. Les enfants-lapins sautillèrent : — Une manière plus belle !

Nougat et Opaline se regardèrent. Ils comprirent alors que leur voyage n’avait pas seulement transformé le village. Il avait transformé le monde autour d’eux. Et eux-mêmes.

Opaline murmura : — Lumaï… c’est ce que nous avons créé ensemble. Nougat ajouta : — Et ce que nous continuerons à créer, chaque jour.

La couleur de Lumaï apparut dans le ciel, plus douce que jamais. Elle se déploya lentement, comme une caresse, puis se fondit dans la lumière du soir.

Et dans ce moment suspendu, Nougat et Opaline comprirent enfin :

Lumaï n’était pas un mot venu d’ailleurs. C’était un mot qui attendait d’être inventé. Un mot qui naît quand les cœurs s’ouvrent. Un mot qui vit dans chaque rencontre. Un mot qui grandit avec ceux qui le portent.

Un mot qui, désormais, leur appartenait. Et appartenait au monde.

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