FAUT IL MANGER POUR VIVRE , OU VIVRE POUR MANGER ?

 FAUT-IL MANGER POUR VIVRE OU VIVRE POUR MANGER





Chapitre 1 — La question qui ne me lâchait plus

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je crois que tout a commencé un matin d’hiver, un de ces matins où la lumière hésite à entrer dans la cuisine. La fenêtre était embuée, le chauffage ronronnait, et la table, encore encombrée des miettes de la veille, semblait attendre quelque chose de moi. J’avais dormi d’un sommeil lourd, presque collé à mes draps, et pourtant, en me levant, une sensation étrange m’avait traversé : une sorte de vide, mais pas vraiment dans l’estomac. Plutôt un vide dans la tête, ou dans le cœur, je ne sais pas. Un vide qui posait des questions.

Je me suis assis devant mon bol de lait tiède. Je l’ai regardé longtemps, comme si je devais y lire un message. Et c’est là que la question m’a frappé, sans prévenir, comme une gifle douce mais insistante :

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’est venue. Peut-être parce que je n’avais pas faim. Peut-être parce que depuis quelques semaines, manger était devenu un acte compliqué, presque suspect. Peut-être aussi parce que je voyais autour de moi des gens qui semblaient vivre pour le prochain repas, comme si chaque bouchée était une fête, une consolation, une victoire. Et moi, je ne savais plus très bien où me situer.

Je me suis surpris à reposer la cuillère. Le lait a fait un petit clapotis, comme un reproche.
Je n’avais pas faim.
Ou plutôt : je ne savais plus reconnaître la faim.

La vraie. Celle du corps.
Pas celle qui vient quand on s’ennuie, quand on a peur, quand on se sent seul.
Pas celle qui remplit un silence trop lourd.

Je me suis levé, j’ai ouvert le frigo. Il était plein. Plein à craquer. Des yaourts alignés comme des soldats, des fruits brillants, des restes de plats préparés la veille. Tout semblait me dire : Tu n’as aucune raison de ne pas manger.
Et pourtant.

Je me suis demandé : Pourquoi mange-t-on, vraiment ?
Pour survivre, bien sûr. Pour tenir debout, pour que le cœur batte, pour que les muscles répondent.
Mais alors pourquoi certains mangent-ils comme si chaque repas était un refuge ?
Pourquoi d’autres se privent-ils jusqu’à disparaître ?
Pourquoi certains avalent tout trop vite, comme pour combler un gouffre ?
Et pourquoi, moi, je restais là, immobile, incapable de savoir ce que je voulais ?

Je me suis souvenu d’un cours de philosophie, quelques mois plus tôt. Le professeur avait écrit au tableau :
« Le corps est notre manière d’être au monde. »
Sur le moment, j’avais trouvé ça beau, mais abstrait.
Ce matin-là, ça prenait un sens brutal.
Si mon corps était ma manière d’être au monde, alors pourquoi avais-je l’impression de ne plus savoir l’habiter ?

Je me suis assis de nouveau. J’ai pris une bouchée de pain. Elle avait un goût de carton.
J’ai pensé à ma mère, qui disait toujours : « Mange, ça te fera du bien. »
Mais si manger ne faisait plus de bien ?
Si manger devenait une question, un poids, un doute ?

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que quelque chose en moi avait commencé à se fissurer. Rien de spectaculaire. Pas un drame. Juste une petite brèche, une faille discrète, mais qui laissait passer des questions que je n’avais jamais osé poser.

Je me suis regardé dans le miroir du couloir. Mon visage avait l’air plus pâle que d’habitude. Mes yeux semblaient chercher quelque chose. Une réponse, peut-être. Ou une direction.

Et la question revenait, encore et encore, comme un refrain obstiné :

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je ne savais pas encore que cette question allait m’emmener loin.
Qu’elle allait me faire rencontrer des gens qui se battaient avec leur corps comme on se bat avec une ombre.
Qu’elle allait me faire comprendre que la nourriture n’est jamais seulement de la nourriture.
Qu’elle peut être une arme, un refuge, un cri, un silence.
Qu’elle peut être une manière de dire je vais bien, ou je me perds, ou aidez-moi.

Je ne savais pas encore que cette question allait devenir le fil rouge de ma vie pendant des mois.
Qu’elle allait me pousser à regarder les autres autrement.
À écouter leurs histoires.
À affronter la mienne.

Ce matin-là, je n’ai presque rien mangé.
Mais j’ai avalé une question qui allait me nourrir bien plus longtemps que n’importe quel repas.

Je suis sorti de chez moi, le froid m’a saisi, et j’ai senti mon corps frissonner.
Il était vivant.
C’était déjà ça.

Je ne savais pas encore où j’allais.
Mais je savais que quelque chose venait de commencer.

En marchant vers le lycée, mes pas faisaient un bruit sourd sur le trottoir encore humide. Je sentais mes jambes un peu molles, comme si elles hésitaient à me porter. Je n’avais pourtant rien fait d’épuisant. C’était juste… ce vide. Ce vide qui n’était pas une faim, mais une sorte de flottement intérieur. Une absence de repères.

Je regardais les vitrines des boulangeries s’allumer une à une. Les croissants dorés, les pains encore chauds, les brioches gonflées comme des promesses. Les odeurs de beurre et de sucre venaient jusqu’à moi, mais elles glissaient sur ma peau sans m’atteindre. Avant, ces parfums me donnaient envie de tout dévorer. Avant, j’avais faim de tout : de pain, de chocolat, de vie.
Mais ce matin-là, je me sentais comme détaché de moi-même, comme si mon corps avançait sans moi.

Je me suis demandé si les autres ressentaient ça, parfois.
Cette distance étrange entre soi et son propre corps.
Cette impression de ne plus être tout à fait dedans.

Au lycée, la sonnerie a retenti comme un coup de marteau. Les couloirs se sont remplis d’élèves bruyants, affamés de discussions, de rires, de drames minuscules. Je les regardais, un peu en retrait. Certains croquaient dans un pain au chocolat, d’autres avalaient un paquet de biscuits en marchant. Je me suis surpris à les observer comme on observe une espèce inconnue : Comment savent-ils quand ils ont faim ? Comment savent-ils quand s’arrêter ? Comment font-ils pour manger sans penser ?

Je me suis assis dans la salle de classe. Le professeur parlait, mais ses mots glissaient sur moi comme de l’eau sur une vitre. Je voyais les mains de mes camarades écrire, dessiner, grignoter. Je voyais leurs corps vivre, sans qu’ils aient besoin de se poser mille questions. Et moi, j’étais là, coincé dans une interrogation qui me dépassait.

À la pause, je suis allé m’asseoir dans la cour, sur un banc froid. Le soleil tentait de percer les nuages, mais la lumière restait pâle. J’ai sorti une pomme de mon sac. Elle était belle, rouge, brillante. Une pomme parfaite. Je l’ai tournée entre mes doigts.
Je savais que je devais manger quelque chose.
Je savais que mon corps en avait besoin.
Mais je ne sentais rien. Pas de faim. Pas d’envie. Juste une sorte de neutralité étrange.

J’ai croqué dedans. Le bruit du croc a résonné dans ma tête, trop fort. Le goût était acide, presque agressif. Je n’ai pas fini la pomme. Je l’ai posée à côté de moi, sur le banc. Elle me regardait, ou du moins j’avais l’impression qu’elle me jugeait. Comme si elle me disait : Tu devrais avoir faim. Pourquoi tu n’en as pas ?

Je me suis senti coupable. Coupable de ne pas manger. Coupable de ne pas savoir. Coupable d’être perdu dans un acte aussi simple que porter de la nourriture à sa bouche.

C’est que Léa est arrivée.
Léa, avec ses cheveux attachés à la va-vite, ses yeux vifs, son sourire qui semblait toujours sur le point de s’éteindre. Elle s’est assise à côté de moi sans rien dire. Elle a regardé la pomme, puis moi.

— T’as pas faim ? a-t-elle demandé.

J’ai haussé les épaules.
Je ne savais pas quoi répondre.
Je ne voulais pas mentir.
Je ne voulais pas dire la vérité non plus.

Elle a sorti un paquet de biscuits de son sac. Elle en a pris un, l’a cassé en deux, m’a tendu une moitié.
— Tiens.

J’ai hésité.
Elle m’a regardé avec une douceur que je ne lui connaissais pas.
— C’est juste un biscuit, tu sais. Pas un examen.

J’ai souri malgré moi.
J’ai pris le biscuit.
Je l’ai porté à ma bouche.
Et là, quelque chose s’est passé.

Le goût était sucré, simple, presque enfantin.
Et soudain, une image m’est revenue : moi, petit, assis sur les genoux de ma grand-mère, croquant dans un biscuit exactement comme celui-là. Elle me disait toujours : « Manger, c’est partager. Le reste, c’est secondaire. »

J’ai senti mes yeux picoter.
Pas à cause du biscuit.
À cause du souvenir.

Léa m’a observé.
— Ça va ?
J’ai hoché la tête.
— Oui… je crois.

Elle n’a pas insisté.
Elle n’a pas posé de questions.
Elle a juste dit :
— Tu sais, parfois, on mange pour vivre. Parfois, on vit pour manger. Et parfois… on ne sait plus trop. Ça arrive.

Je l’ai regardée.
Elle avait dit ça d’une voix si calme, si posée, que j’ai senti quelque chose se détendre en moi.
Comme si ma question n’était pas un monstre.
Comme si elle faisait partie de la vie.

La sonnerie a retenti.
Léa s’est levée.
— Allez, viens. On va être en retard.

Je l’ai suivie.
Et en marchant derrière elle, je me suis dit que peut-être, cette question qui me hantait n’était pas seulement la mienne.
Peut-être que d’autres la portaient aussi, en silence.
Peut-être que ce que je vivais n’était pas une faiblesse, mais un début.
Le début d’un chemin.

Un chemin que je n’avais pas choisi, mais que j’allais devoir suivre.


Chapitre 2 — Les premiers signes

Le soir même, en rentrant du lycée, j’ai senti une fatigue étrange s’abattre sur moi. Pas la fatigue habituelle, celle qui vient après une journée trop longue ou un contrôle raté. Non, une fatigue plus sourde, plus profonde, comme si quelque chose en moi se vidait lentement, sans bruit.

En ouvrant la porte de l’appartement, l’odeur du dîner m’a enveloppé. Ma mère était en train de préparer une soupe aux légumes, sa spécialité des soirs d’hiver. Elle disait toujours que la soupe « remet les idées en place ». Je n’étais pas sûr d’avoir envie que mes idées se remettent en place. J’avais l’impression qu’elles commençaient à se déplier, à se réveiller, à poser des questions que je n’avais jamais osé formuler.

— Tu rentres tard, m’a-t-elle lancé sans se retourner. Tu as faim ?

J’ai hésité.
La question était simple.
La réponse, beaucoup moins.

— Je… je ne sais pas trop.

Elle s’est retournée, une cuillère à la main, l’air surpris.
— Comment ça, tu ne sais pas ? On sait toujours si on a faim.

J’ai baissé les yeux.
— Pas toujours.

Elle a froncé les sourcils, mais n’a rien dit. Elle a continué à remuer sa soupe, comme si mes mots n’étaient qu’un courant d’air. Pourtant, je sentais qu’ils avaient laissé une trace. Une inquiétude légère, presque imperceptible, mais réelle.

Je suis allé dans ma chambre. J’ai posé mon sac, je me suis assis sur mon lit. Le silence m’a enveloppé. Un silence lourd, presque collant. J’ai fermé les yeux. Et la question est revenue, encore, comme un écho obstiné :
Faut-il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je me suis demandé si ma mère se posait ce genre de questions. Probablement pas. Elle mangeait parce qu’il fallait manger. Elle cuisinait parce que c’était son langage, sa manière de dire « je t’aime », « je veille sur toi », « tu n’es pas seul ».
Moi, je ne savais plus très bien ce que je disais en mangeant.
Ou en ne mangeant pas.

Au dîner, je me suis assis en face d’elle. La soupe fumait dans mon bol. Elle avait l’air parfaite : chaude, parfumée, réconfortante. Mais je n’arrivais pas à avaler plus de deux cuillerées. Ma gorge se serrait. Mon estomac restait muet.

— Tu n’aimes plus ma soupe ? a demandé ma mère, un peu vexée.

— Si, si… c’est juste que… je n’ai pas très faim.

Elle m’a observé longuement.
— Tu es malade ?

— Non.

— Alors qu’est-ce qui se passe ?

Je n’ai pas su répondre.
Comment expliquer quelque chose que je ne comprenais pas moi-même ?

Elle a soupiré.
— Tu grandis, c’est ça ? Les ados, ça mange n’importe comment. Un jour trop, un jour pas assez. C’est normal.

J’ai hoché la tête, soulagé qu’elle trouve une explication à ma place.
Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas si simple.

Après le repas, je me suis enfermé dans ma chambre. J’ai allumé la lampe de bureau. La lumière jaune a dessiné des ombres sur les murs. Je me suis regardé dans le miroir accroché à l’armoire. Mon visage avait quelque chose de différent. Pas physiquement. Non, c’était autre chose. Comme si mes yeux cherchaient une vérité que je n’étais pas prêt à entendre.

Je me suis souvenu de Léa, de son biscuit partagé, de sa phrase :
« Parfois, on ne sait plus trop. Ça arrive. »

Je me suis demandé si elle aussi ressentait ce vide étrange.
Si elle aussi se posait des questions.
Si elle aussi avait peur, parfois, de ne plus savoir comment habiter son propre corps.

Le lendemain matin, je me suis réveillé avec une sensation de lourdeur dans la poitrine. Je me suis levé, j’ai ouvert le frigo, j’ai regardé les aliments alignés comme des soldats prêts à servir. Rien ne m’appelait. Rien ne me donnait envie.

J’ai pris une tartine, par automatisme. Je l’ai croquée. Le goût était fade.
J’ai pensé : Est-ce que c’est moi qui change, ou est-ce que c’est le monde qui perd ses saveurs ?

En arrivant au lycée, j’ai croisé Thomas, un camarade de classe. Il mangeait un sandwich énorme, débordant de tout. Il riait, la bouche pleine, comme si la nourriture était une fête permanente. Je l’ai regardé avec une sorte d’envie. Pas envie de son sandwich. Envie de sa simplicité. De son rapport évident à la nourriture. De son absence de questions.

— T’as pas pris ton petit-déj ? m’a-t-il lancé en voyant ma tête.

— Si… un peu.

— Faut manger le matin, mec. Sinon t’es KO toute la journée.

J’ai souri.
Il avait raison.
Mais je n’y arrivais pas.

En cours, mon esprit vagabondait. Je regardais les autres. Certains grignotaient en cachette. D’autres mâchaient du chewing-gum. D’autres encore semblaient ne jamais manger, comme si la nourriture n’avait aucune importance.
Je me suis demandé où je me situais, moi.
Entre ceux qui vivent pour manger et ceux qui mangent pour vivre, j’avais l’impression d’être dans un no man’s land, un espace flou où rien n’était clair.

À la pause, je suis retourné dans la cour. Léa n’était pas là. À sa place, une autre fille était assise sur le banc : une silhouette fine, presque fragile, les épaules rentrées, les mains crispées sur un thermos. Je ne la connaissais pas vraiment. Je savais juste qu’elle s’appelait Camille, qu’elle parlait peu, qu’elle semblait toujours ailleurs.

Elle m’a regardé un instant, puis a détourné les yeux.
J’ai remarqué qu’elle ne mangeait rien.
Juste un thé, peut-être.
Ou de l’eau chaude.

Je me suis demandé si elle aussi portait une question en elle.
Une question qui faisait du bruit.
Une question qui faisait mal.

Je ne savais pas encore que Camille allait devenir l’un des miroirs les plus troublants de ma propre quête.
Ni que Léa, elle aussi, cachait des tempêtes derrière ses sourires.
Ni que Thomas, avec son sandwich débordant, n’était pas aussi simple qu’il en avait l’air.

Je ne savais pas encore que chacun d’eux allait m’aider à comprendre que la nourriture n’est jamais seulement de la nourriture.
Qu’elle est un langage.
Un refuge.
Un combat.
Un cri.

Ce que je savais, en revanche, c’est que la question continuait de tourner dans ma tête, comme une roue qui ne s’arrête jamais :
Faut-il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Et que, désormais, je n’étais plus sûr de vouloir l’ignorer.

Le cours de philosophie commençait dans dix minutes. C’était ironique, presque trop évident : c’était précisément dans cette salle, quelques mois plus tôt, que j’avais entendu pour la première fois une phrase qui m’avait marqué sans que je sache pourquoi.
« Le corps est notre manière d’être au monde. »
Ce matin-là, elle résonnait autrement. Plus fort. Plus près.

Je me suis installé au fond de la classe. Le professeur, M. Delaunay, écrivait déjà au tableau. Il avait cette façon de tenir la craie comme si chaque mot était une sculpture fragile. Aujourd’hui, il avait écrit :
LE BESOIN ET LE DÉSIR.

J’ai senti mon cœur faire un bond.
Besoin. Désir.
Deux mots qui, soudain, semblaient contenir toute ma confusion.

— Aujourd’hui, dit-il en se tournant vers nous, nous allons réfléchir à ce qui nous pousse à agir. Pourquoi mange-t-on ? Pourquoi dort-on ? Pourquoi aime-t-on ? Est-ce par nécessité… ou par désir ?

J’ai senti ma gorge se serrer.
Il parlait de moi.
De ma question.
De ce qui me hantait depuis des jours.

— Le besoin, poursuivit-il, est ce qui nous maintient en vie. Le désir, lui, est ce qui donne une couleur à cette vie. Sans besoin, on meurt. Sans désir, on survit… mais on ne vit pas vraiment.

Je me suis demandé :
Et moi, où suis-je ?
Est-ce que je mange par besoin ?
Est-ce que je désire encore quelque chose ?
Ou est-ce que je flotte entre les deux, incapable de choisir, incapable de sentir ?

Le professeur a continué :
— Prenons l’exemple de la nourriture. On peut manger pour vivre. Mais on peut aussi vivre pour manger. Le premier relève du besoin, le second du désir. Et parfois, les deux se mélangent, se confondent, se combattent.

J’ai senti un frisson me parcourir.
C’était exactement ma question.
Exactement.

Je me suis surpris à regarder autour de moi.
Thomas, devant, grignotait encore quelque chose en douce.
Il vivait pour manger, c’était évident.
Ou peut-être qu’il mangeait pour oublier quelque chose.
Je ne savais pas.
Je ne savais rien des autres, en réalité.

Léa, elle, prenait des notes avec une concentration presque trop intense.
Elle avait ce visage calme, mais je savais — ou plutôt, je pressentais — qu’il y avait en elle des zones d’ombre.
Des silences.
Des faims invisibles.

Et puis il y avait Camille.
Assise près de la fenêtre, le visage tourné vers la lumière.
Elle ne prenait pas de notes.
Elle ne regardait pas le tableau.
Elle semblait ailleurs, comme si son corps était là mais que son esprit flottait juste au-dessus, prêt à s’envoler au moindre souffle.

Je me suis demandé :
Est-ce qu’elle mange pour vivre ?
Ou est-ce qu’elle vit pour ne pas manger ?
La question m’a fait peur.
Parce qu’elle sonnait juste.
Trop juste.

Le professeur a posé la craie.
— La frontière entre besoin et désir n’est jamais simple. Elle peut se brouiller. Se déplacer. Se déformer. Et parfois, elle se casse. C’est là que naissent les excès, les manques, les obsessions.

J’ai senti un poids dans ma poitrine.
Un poids qui n’était pas de la faim.
Un poids qui venait d’ailleurs.

Quand la sonnerie a retenti, j’ai rangé mes affaires lentement.
Je n’avais pas envie de sortir.
J’avais l’impression que si je quittais cette salle, la question allait me suivre comme une ombre.

En sortant, j’ai croisé Camille dans le couloir.
Elle marchait vite, presque trop vite, comme si elle voulait fuir quelque chose.
Ou quelqu’un.
Ou elle-même.

Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai suivie du regard.
Elle s’est arrêtée près des casiers, a ouvert le sien, a sorti une petite bouteille d’eau.
Elle a bu une gorgée.
Une seule.
Puis elle a refermé la bouteille avec une précision presque douloureuse.

Je me suis approché, sans réfléchir.
— Salut, ai-je dit.

Elle a sursauté légèrement.
Ses yeux se sont posés sur moi.
Des yeux immenses, clairs, mais fatigués.
Très fatigués.

— Salut, a-t-elle murmuré.

— Tu… tu vas bien ?

Elle a eu un sourire minuscule, un sourire qui disait tout sauf « oui ».
— Bien sûr.

Elle a rangé sa bouteille.
J’ai remarqué que ses mains tremblaient légèrement.
Un frisson.
Un signe.

— Tu n’étais pas vraiment dans le cours, ai-je dit doucement.

Elle a baissé les yeux.
— Je réfléchissais.

— À quoi ?

Elle a hésité.
Longtemps.
Puis elle a murmuré :
— À la même chose que toi, je crois.

J’ai senti mon cœur s’arrêter une seconde.
— La nourriture ?

Elle a hoché la tête.
— Oui.
Puis, après un silence :
— Et à ce que ça dit de nous.

Je ne savais pas quoi répondre.
Elle avait mis des mots sur ce que je n’arrivais pas à formuler.
Sur ce lien étrange entre manger et exister.
Entre faim et identité.

Elle a ajouté :
— Tu sais… parfois, on croit qu’on contrôle ce qu’on mange. Mais souvent, c’est l’inverse. C’est la nourriture qui nous contrôle. Ou l’absence de nourriture.

J’ai senti un frisson.
Elle parlait d’elle.
Elle parlait de moi.
Elle parlait de tout ce que je n’osais pas encore regarder en face.

— Et toi ? a-t-elle demandé.
— Moi… je ne sais plus pourquoi je mange.
— Alors, a-t-elle murmuré, on est deux.

Elle a refermé son casier.
Puis elle est partie, sans un mot de plus.

Je suis resté là, immobile, le cœur battant trop vite.
Je venais de comprendre quelque chose d’essentiel :
Je n’étais pas seul.
D’autres portaient la même question.
D’autres vacillaient entre besoin et désir.
Entre faim et refus.
Entre vivre pour manger et manger pour vivre.

Et peut-être que c’était là, dans cette zone floue, que commençait vraiment mon histoire.

Chapitre 3 — Camille, ou la faim invisible

Je n’ai pas arrêté de penser à Camille pendant tout le reste de la journée. Pas parce qu’elle m’attirait — ce n’était pas ça. C’était autre chose. Une sorte de résonance. Comme si, en quelques mots, elle avait touché un endroit en moi que je n’avais jamais osé regarder.

Quand je suis sorti du lycée, le ciel était gris, presque blanc. Une lumière froide, sans relief. J’ai marché lentement, les mains dans les poches, le sac trop lourd sur l’épaule. Je sentais encore la question tourner dans ma tête, comme une roue qui ne s’arrête jamais :
Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Et maintenant, une autre question venait s’y ajouter :
Qu’est-ce que cela veut dire, vraiment, de vivre ?

En arrivant chez moi, j’ai posé mon sac dans l’entrée. Ma mère n’était pas encore rentrée. L’appartement était silencieux, trop silencieux. J’ai ouvert le frigo par réflexe. Les aliments étaient là, alignés, prêts, disponibles. Mais je n’ai rien pris. Je n’avais pas faim. Ou plutôt : je ne savais pas si j’avais faim.

Je me suis assis sur le canapé. J’ai fermé les yeux. Et l’image de Camille est revenue : ses mains tremblantes, son regard clair mais fatigué, sa voix presque effacée.
Elle avait dit :
« On croit qu’on contrôle ce qu’on mange. Mais souvent, c’est l’inverse. »

Je me suis demandé ce que ça voulait dire pour elle.
Et pour moi.

Le lendemain, je l’ai revue dans la cour. Elle était assise seule, sur le même banc que la veille. Elle tenait encore son thermos entre ses mains, comme si c’était un objet précieux, ou un bouclier. Je me suis approché doucement, sans trop savoir pourquoi.

— Salut, ai-je dit.

Elle a levé les yeux.
— Salut.

Je me suis assis à côté d’elle. Pas trop près. Juste assez pour qu’elle sache que je n’étais pas là par hasard.

— Tu bois toujours la même chose ? ai-je demandé en désignant son thermos.

Elle a souri, un sourire fragile.
— C’est du thé. Ça… ça passe mieux.

J’ai hoché la tête.
Je ne savais pas quoi répondre.
Je sentais que chaque mot devait être choisi avec soin, comme si je marchais sur un fil.

— Tu n’as rien mangé ce matin ? ai-je demandé doucement.

Elle a baissé les yeux.
— Je n’avais pas faim.

Cette phrase, je la connaissais trop bien.
Je l’avais dite moi-même.
Mais dans sa bouche, elle sonnait différemment.
Comme si la faim n’était pas seulement absente, mais interdite.

— Et toi ? a-t-elle demandé en relevant la tête.

— Moi… je ne sais plus. Je ne sais plus quand j’ai faim. Ni pourquoi je mange.

Elle m’a regardé longtemps.
Un regard qui voyait trop de choses.
Un regard qui faisait peur et qui rassurait en même temps.

— Tu sais, a-t-elle murmuré, parfois, la faim n’est pas dans le ventre. Elle est ailleurs. Dans la tête. Dans le cœur. Dans les souvenirs.

J’ai senti un frisson.
Elle parlait comme si elle connaissait un secret.
Un secret lourd.

— Et toi ? ai-je demandé.
— Moi… je crois que j’ai faim de disparaître, parfois.

Ces mots m’ont coupé le souffle.
Ils n’étaient pas violents.
Ils étaient dits avec une douceur terrible.
Comme une vérité trop longtemps retenue.

— Disparaître ? ai-je répété, la voix tremblante.

Elle a hoché la tête.
— Pas mourir. Pas vraiment. Juste… devenir légère. Ne plus prendre de place. Ne plus déranger.

J’ai senti mon cœur se serrer.
Je ne savais pas quoi dire.
Je ne savais pas si j’avais le droit de répondre.

Elle a ajouté :
— Quand je mange, j’ai l’impression d’exister trop. Quand je ne mange pas… j’ai l’impression de reprendre le contrôle.

Je me suis souvenu de ma propre confusion, de mes propres hésitations devant le frigo, de ce vide étrange qui me suivait partout.
Mais ce qu’elle vivait, elle, semblait plus profond.
Plus ancien.
Plus douloureux.

— Et toi ? a-t-elle demandé soudain.
— Moi… je crois que j’ai peur de manger.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais plus ce que ça veut dire. Je ne sais plus si je mange pour vivre… ou si je vis pour manger. Je ne sais plus où est la limite.

Elle a fermé les yeux un instant.
— Peut-être qu’il n’y a pas de limite. Peut-être que c’est ça, le problème.

Un silence s’est installé entre nous.
Un silence lourd, mais pas hostile.
Un silence qui disait : On se comprend. Même si on ne sait pas comment se sauver.

Quand la sonnerie a retenti, elle s’est levée.
— Merci, a-t-elle murmuré.
— Pour quoi ?
— Pour ne pas faire semblant.

Elle est partie.
Je suis resté assis, incapable de bouger.

Je venais de comprendre quelque chose d’essentiel :
La question que je me posais n’était pas seulement philosophique.
Elle était vitale.
Elle touchait à la manière d’exister, de se percevoir, de se supporter.

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?
Pour Camille, la réponse semblait être :
Ni l’un ni l’autre. Elle vivait pour ne pas manger. Et elle mangeait pour ne pas vivre trop.

Et moi ?
Où étais-je, dans tout ça ?

Je ne le savais pas encore.
Mais je savais que cette question allait me mener plus loin que je ne l’avais imaginé.
Vers les autres.
Vers moi-même.
Vers des zones sombres et lumineuses à la fois.

Et que Camille venait d’en ouvrir la première porte.

Après le départ de Camille, je suis resté un long moment sur le banc, incapable de reprendre le fil de ma journée. Ses mots tournaient dans ma tête comme une ritournelle douloureuse : « J’ai faim de disparaître. »
Je n’avais jamais entendu quelqu’un dire ça. Pas avec cette douceur-là. Pas avec cette sincérité presque transparente.

Je me suis demandé ce que ça voulait dire, disparaître.
Est-ce que c’était cesser d’exister ?
Ou cesser de déranger ?
Ou cesser de sentir ce poids permanent dans la poitrine, ce poids qui n’a rien à voir avec la nourriture ?

Je me suis levé, un peu étourdi, et j’ai rejoint la salle suivante. Les cours se sont enchaînés, mais je n’ai rien retenu. Les mots des professeurs glissaient sur moi comme de l’eau sur une vitre. Je voyais les lèvres bouger, les mains écrire, les élèves rire, mais tout semblait lointain, comme si j’étais derrière une paroi invisible.

À la pause de midi, je me suis retrouvé devant le self. L’odeur des plats chauds m’a frappé, mais pas comme avant. Avant, elle me donnait envie. Maintenant, elle me donnait presque le vertige.
Je suis resté planté là, devant le plateau vide, incapable de décider.

Manger pour vivre.
Vivre pour manger.
Ou ne pas manger du tout.

Je voyais les autres avancer, choisir, remplir leurs assiettes sans réfléchir. Certains prenaient trop, d’autres pas assez. Certains riaient en se resservant, d’autres mangeaient vite, comme s’ils avaient honte d’être vus.
Et moi, j’étais là, immobile, comme si la simple idée de choisir un plat était devenue un acte philosophique.

— Tu viens ?
C’était Léa.
Elle me regardait avec son sourire doux, mais ses yeux semblaient chercher quelque chose en moi.

— Je… je ne sais pas trop quoi prendre, ai-je murmuré.

Elle a haussé les épaules.
— Prends ce qui te fait envie.

Envie.
Ce mot m’a frappé.
Qu’est-ce que j’avais envie de manger ?
Qu’est-ce que j’avais envie, tout court ?

Je n’ai rien pris.
Je me suis assis avec elle, un verre d’eau devant moi.
Elle n’a rien dit.
Elle a juste mangé lentement, en silence, comme si elle savait que parler serait trop.

À un moment, elle a posé sa fourchette.
— Tu sais, a-t-elle dit doucement, ne pas avoir faim, ça arrive. Mais ne plus savoir ce que c’est… c’est autre chose.

Je l’ai regardée.
Elle avait raison.
Je ne savais plus.

— Tu veux en parler ? a-t-elle demandé.

J’ai ouvert la bouche, mais aucun mot n’est sorti.
Comment expliquer ce vide ?
Comment expliquer cette peur ?
Comment expliquer que manger était devenu un acte chargé, lourd, presque menaçant ?

Elle n’a pas insisté.
Elle a juste posé sa main sur la table, près de la mienne.
Pas dessus.
Juste assez près pour que je sente sa présence.

— Tu n’es pas obligé de savoir maintenant, a-t-elle murmuré. Mais ne reste pas seul avec ça.

Je n’ai pas répondu.
Parce que je ne savais pas si j’étais seul.
Ou si j’étais trop entouré par mes propres questions.

L’après-midi, j’ai revu Camille. Elle était assise au pied d’un arbre, dans un coin de la cour où presque personne ne passait. Elle lisait un livre, mais ses yeux ne suivaient pas les lignes.
Je me suis approché.
Elle a levé la tête, surprise.

— Tu lis quoi ? ai-je demandé.

Elle a montré la couverture.
Un roman que je ne connaissais pas.
— C’est l’histoire d’une fille qui cherche comment exister, a-t-elle dit. Ça me parle.

Je me suis assis à côté d’elle.
— Tu n’as pas mangé non plus ? ai-je demandé.

Elle a secoué la tête.
— Non. Je n’y arrive pas aujourd’hui.

— Tu n’y arrives pas souvent ?

Elle a hésité.
Puis elle a dit :
— Je n’y arrive plus depuis longtemps.

Un silence.
Un silence qui pesait, mais qui ne blessait pas.

— Et toi ? a-t-elle demandé.
— Moi… je crois que je suis en train de perdre mes repères.
— Ça fait peur, hein ?
— Oui.

Elle a refermé son livre.
— Tu sais, a-t-elle murmuré, on croit que la faim, c’est simple. On croit que c’est juste un signal du corps. Mais parfois, la faim, c’est une histoire. Une mémoire. Une blessure. Une manière de dire qu’on existe. Ou qu’on n’existe plus.

Je l’ai regardée.
Elle parlait comme si elle avait vécu mille vies.
Comme si elle portait un poids invisible.

— Et toi, tu veux quoi ? ai-je demandé.
— Je veux… ne plus avoir peur de manger.
Elle a marqué une pause.
— Et toi ?
— Je veux… comprendre pourquoi j’ai peur.

Elle a hoché la tête.
— Alors peut-être qu’on peut chercher ensemble.

Ces mots m’ont traversé comme une lumière.
Chercher ensemble.
Pas seul.
Pas dans le silence.
Pas dans la confusion.

Je me suis dit que peut-être, c’était ça, la première réponse à ma question.
Pas une réponse définitive.
Pas une réponse claire.
Mais un début.

Parce que peut-être que la vraie question n’était pas seulement :
Faut-il manger pour vivre ou vivre pour manger ?
Peut-être que la vraie question était :
Comment vivre avec ce qu’on ressent ?
Comment vivre avec son corps ?
Comment vivre avec ses peurs ?

Et peut-être que la réponse ne se trouvait pas dans un repas.
Mais dans une rencontre.


L’après‑midi s’est étiré comme un fil trop tendu. Je n’arrivais plus à me concentrer sur rien. Les mots des professeurs se mélangeaient, les chiffres dansaient sur les pages, les phrases se dissolvaient avant même d’être comprises. Tout semblait flou, comme si mon esprit était resté sous l’arbre, à côté de Camille, à écouter sa voix trembler.

Quand la dernière sonnerie a retenti, j’ai senti un soulagement étrange, presque coupable. Je suis sorti du lycée sans réfléchir, mes pas me guidant machinalement vers le parc qui se trouvait à deux rues. C’était un endroit où je n’allais presque jamais, mais ce jour‑là, j’avais besoin d’air. D’espace. De silence.

Je me suis assis sur un banc. Les arbres étaient nus, leurs branches fines comme des doigts tendus vers le ciel. Le vent glissait entre elles, produisant un murmure léger, presque apaisant. J’ai fermé les yeux. Et la question est revenue, encore, comme un souffle obstiné :
Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je me suis demandé ce que Camille répondrait.
Peut‑être : Ni l’un ni l’autre.
Peut‑être : Je mange pour ne pas disparaître trop vite.
Ou : Je ne mange pas pour ne pas exister trop fort.

Je ne savais pas.
Mais je savais que sa réponse serait différente de la mienne.
Et différente de celle de Léa.
Et différente de celle de Thomas.

C’était ça, peut‑être, la vérité :
Il n’y avait pas une réponse.
Il y en avait autant que de corps.
Autant que de vies.
Autant que de blessures.

J’ai ouvert les yeux.
Une silhouette s’est approchée.
Camille.

Je ne sais pas si elle m’avait suivi, ou si le hasard l’avait menée là.
Elle s’est arrêtée devant moi, hésitante.

— Je peux m’asseoir ? a‑t‑elle demandé.

J’ai hoché la tête.
Elle s’est installée, les mains serrées autour de son thermos vide.

— Je t’ai vu partir tout à l’heure, a‑t‑elle murmuré. Tu avais l’air… ailleurs.

— Je crois que je suis ailleurs depuis un moment, ai‑je répondu.

Elle a souri tristement.
— Moi aussi.

Un silence.
Un silence qui n’était pas gênant.
Un silence qui disait : On peut se taire ensemble.

Puis elle a ajouté :

— Tu sais… quand j’étais petite, ma mère disait toujours : « Mange, sinon tu vas t’envoler. »
Elle a baissé les yeux.
— Je crois que j’ai fini par vouloir m’envoler.

J’ai senti un frisson me traverser.
Elle parlait doucement, mais chaque mot était un poids.

— Et toi ? a‑t‑elle demandé.
— Moi… je crois que j’ai peur de me perdre.
— Dans la nourriture ?
— Dans tout. Dans mon corps. Dans mes pensées. Dans cette question qui ne me lâche plus.

Elle a hoché la tête.
— La question… elle fait mal, hein ?

— Oui.

— Parce qu’elle touche à ce qu’on est. À ce qu’on croit être. À ce qu’on voudrait être.

Elle a serré son thermos un peu plus fort.
— Moi, je voudrais être légère. Pas seulement physiquement. Légère dans ma tête. Dans ma vie. Dans mes choix.

— Et tu crois que ne pas manger t’aide à ça ?

Elle a fermé les yeux.
— Parfois.
Puis, après un long silence :
— Parfois, ça me détruit. Mais je ne sais plus comment faire autrement.

Je n’ai rien dit.
Je ne pouvais pas.
Je sentais que chaque mot devait être pesé, comme un aliment fragile.

Elle a ouvert les yeux.
— Et toi ? Tu veux quoi ?

Je suis resté un moment sans répondre.
Puis j’ai murmuré :

— Je veux comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Pourquoi j’ai peur. Pourquoi je n’ai plus faim. Pourquoi manger est devenu une question. Pourquoi je me sens vide. Pourquoi je me sens trop plein. Pourquoi je ne sais plus où est la limite.

Elle m’a regardé longuement.
— Peut‑être que la limite n’existe pas. Peut‑être qu’on doit la créer nous‑mêmes.

— Et si on n’y arrive pas ?
— Alors on cherche. Ensemble.

Ces mots m’ont touché plus que je ne l’aurais cru.
Chercher ensemble.
Pas seul.
Pas dans le silence.
Pas dans la honte.

Elle s’est levée.
— Je dois rentrer.
Elle a fait quelques pas, puis s’est retournée.
— Merci d’avoir écouté.
— Merci d’avoir parlé.

Elle a souri.
Un sourire minuscule, mais réel.
Puis elle est partie.

Je suis resté sur le banc, le cœur serré et léger à la fois.
Je venais de comprendre quelque chose d’essentiel :
La faim n’était pas seulement une sensation.
C’était une histoire.
Une mémoire.
Une blessure.
Une manière d’exister.

Et peut‑être que la réponse à ma question n’était pas dans un repas.
Mais dans ce que le repas disait de nous.

Chapitre 4 — Léa, ou la faim qui déborde

Le lendemain, j’ai cherché Camille du regard dès mon arrivée au lycée. Je ne l’ai pas vue. Pas sur le banc, pas près des casiers, pas dans la cour. Une inquiétude sourde m’a traversé, mais je l’ai repoussée. Peut‑être qu’elle était en retard. Peut‑être qu’elle avait besoin d’être seule. Peut‑être que je n’avais pas le droit de m’inquiéter autant.

En entrant en classe, c’est le sourire de Léa qui m’a accueilli. Un sourire lumineux, presque trop lumineux pour un matin gris. Elle m’a fait signe de venir m’asseoir à côté d’elle. Je me suis installé, un peu surpris. Elle avait l’air… différente. Plus nerveuse. Plus agitée.

— Ça va ? ai‑je demandé.

Elle a hoché la tête trop vite. — Oui, oui. Super.

Mais ses mains tremblaient légèrement. Et ses yeux brillaient d’une façon étrange, comme si elle retenait quelque chose.

Pendant le cours, elle n’a pas arrêté de gribouiller sur son cahier. Des spirales, des lignes, des mots barrés. À un moment, elle a sorti un paquet de bonbons de son sac et en a avalé trois d’un coup, sans même les regarder. Puis elle a rangé le paquet aussi vite qu’elle l’avait sorti, comme si elle avait honte.

Je l’ai observée discrètement. Elle n’avait rien de la Léa calme et douce que je connaissais. Elle semblait… affamée. Mais pas d’aliments. Affamée de quelque chose d’autre. D’un apaisement, peut‑être. D’un silence intérieur.

À la pause, elle m’a entraîné dans un coin de la cour, loin des autres.

— Tu veux marcher un peu ? a‑t‑elle demandé.

J’ai accepté. Nous avons longé les grilles du lycée, en silence d’abord. Puis elle a parlé, d’une voix basse, presque cassée.

— Tu sais… hier, quand tu n’as rien mangé à midi… ça m’a fait quelque chose.

— Quelque chose de quoi ?

Elle a hésité. Puis elle a murmuré :

— Ça m’a rappelé moi. Mais pas la partie que je montre. L’autre. Celle que je cache.

Je me suis arrêté. Elle aussi. Elle a inspiré profondément, comme si elle s’apprêtait à plonger.

— Je… je mange trop, parfois, a‑t‑elle dit. Beaucoup trop. Jusqu’à ne plus sentir. Jusqu’à ce que tout se brouille. Jusqu’à ce que ça fasse mal.

Ses yeux se sont embués. Elle a continué :

— Et après… je me déteste. Je me dis que je suis nulle, que je n’ai aucun contrôle, que je suis un gouffre. Alors je me promets d’arrêter. De faire attention. De manger moins. De manger mieux. Elle a secoué la tête. — Mais ça revient. Toujours. Comme une vague.

Je ne savais pas quoi dire. Je sentais que chaque mot devait être délicat, comme une porcelaine fragile.

— Et tu crois que ça a un rapport avec… la question ? ai‑je murmuré.

Elle a souri tristement.

— Tout a un rapport avec cette question. Elle a levé les yeux vers moi. — Manger pour vivre… vivre pour manger… moi, parfois, j’ai l’impression que je mange pour ne plus sentir que je vis. Ou pour sentir quelque chose, n’importe quoi. Elle a serré ses bras autour d’elle. — C’est comme si mon corps criait quelque chose que je n’arrive pas à entendre autrement.

Un silence. Un silence lourd, mais pas hostile. Un silence qui disait : Je te fais confiance.

— Et toi ? a‑t‑elle demandé. — Moi… je crois que j’ai peur de manger. — Et moi, j’ai peur d’arrêter.

Ces mots m’ont frappé comme une évidence. Deux peurs opposées. Deux extrêmes. Deux manières de répondre à la même question.

Elle a repris :

— Tu sais… quand je mange trop, je me sens pleine. Trop pleine. Mais au moins, je ne suis plus vide. Elle a baissé les yeux. — Et quand je me prive, je me sens forte. Mais au fond, je me mens.

Je l’ai regardée. Elle tremblait légèrement. Pas de froid. De vulnérabilité.

— Léa… tu n’es pas seule, ai‑je murmuré.

Elle a relevé la tête. Ses yeux brillaient.

— Toi non plus.

Nous sommes restés là, immobiles, au bord de la cour, comme deux silhouettes perdues dans un monde trop bruyant. Deux silhouettes qui, pour la première fois, osaient dire la vérité.

Puis elle a ajouté, d’une voix presque inaudible :

— Tu sais ce qui est le plus dur ? — Non. — C’est que je ne sais plus ce que je veux. Je ne sais plus si je mange pour vivre, ou si je vis pour manger. Je ne sais plus si je cherche le plaisir, ou si je cherche à me punir. Je ne sais plus si je me remplis… ou si je me vide.

J’ai senti un frisson me traverser. Elle venait de mettre des mots sur quelque chose que je n’avais jamais osé formuler.

— Peut‑être qu’on peut chercher ensemble, ai‑je dit.

Elle a souri. Un sourire tremblant, mais sincère.

— Oui. Ensemble.

En rentrant chez moi ce soir‑là, j’avais l’impression que quelque chose venait de changer. Camille, avec sa faim invisible. Léa, avec sa faim débordante. Et moi, au milieu, incapable de savoir où je me situais.

Je me suis dit que peut‑être, la réponse à ma question n’était pas un choix entre deux options. Peut‑être que c’était un chemin. Un chemin que chacun parcourait différemment. Un chemin où la nourriture n’était jamais seulement de la nourriture. Où elle devenait un langage. Un refuge. Un cri. Un miroir.

Et peut‑être que ce roman, le mien, commençait vraiment ici.

Après notre conversation, Léa et moi avons marché un moment sans parler. Le vent s’était levé, soulevant quelques feuilles mortes qui tournaient autour de nos pieds comme des papillons fatigués. Elle gardait les bras serrés contre elle, comme si elle tentait de retenir quelque chose à l’intérieur. Une émotion. Une vague. Une faim.

Je sentais que quelque chose en elle bouillonnait, mais qu’elle se battait pour le contenir.

— Tu veux qu’on s’assoie ? ai‑je proposé.

Elle a hoché la tête. Nous nous sommes installés sur un banc près du gymnase. Les élèves passaient devant nous, riant, parlant fort, vivant sans se poser de questions. Je les regardais avec une sorte d’envie. Comment faisaient‑ils pour être si… simples ? Pour manger sans réfléchir ? Pour vivre sans analyser chaque sensation ?

Léa a sorti une petite barre de céréales de sa poche. Elle l’a regardée longtemps, comme si elle hésitait entre la manger ou la jeter. Puis, d’un geste brusque, elle l’a ouverte et l’a avalée en trois bouchées rapides.

— Tu vois ? a‑t‑elle murmuré. C’est plus fort que moi.

— Ce n’est pas grave, ai‑je dit doucement.

Elle a secoué la tête.

— Si. Parce que je ne voulais pas. Je n’avais pas faim. Je l’ai mangée parce que… je ne sais même pas pourquoi. Pour me calmer. Pour me remplir. Pour me punir. Je ne sais plus.

Elle avait les yeux brillants. Je sentais qu’elle était au bord de quelque chose.

— Léa… tu n’as pas à te juger.

Elle a ri. Un rire court, nerveux, presque douloureux.

— Tu crois que je me juge ? Je me détruis. C’est différent.

Ces mots m’ont frappé en plein cœur. Je ne savais pas quoi répondre. Je sentais que chaque phrase devait être pesée, comme un aliment fragile.

Elle a repris, d’une voix plus basse :

— Tu sais ce qui est le pire ? — Non. — C’est que je ne sais plus ce que je ressens. Je ne sais plus si j’ai faim ou si j’ai peur. Si je mange parce que j’en ai envie ou parce que je suis vide. Je ne sais plus où je commence, ni où je finis.

Elle a posé sa main sur son ventre.

— Ici, c’est le chaos. Tout le temps.

Je l’ai regardée. Elle semblait si forte, si lumineuse, si vivante. Et pourtant, à cet instant, elle avait l’air de se fissurer.

— Et toi ? a‑t‑elle demandé soudain. — Moi… je crois que je suis en train de perdre mes repères. — À cause de la nourriture ? — À cause de tout. De cette question. De ce que je ressens. De ce que je ne ressens plus.

Elle a hoché la tête, comme si elle comprenait parfaitement.

— Tu sais… quand tu m’as dit que tu ne savais plus si tu mangeais pour vivre ou si tu vivais pour manger… ça m’a fait peur. — Pourquoi ? — Parce que je me suis dit que si toi aussi tu te poses cette question… alors peut‑être qu’on est plus nombreux que je ne le pensais à être perdus.

Elle a inspiré profondément.

— Et si on est nombreux… pourquoi personne n’en parle ?

Je n’avais pas de réponse. Parce que la honte. Parce que la peur. Parce que le corps est un territoire intime, fragile, tabou. Parce que dire « je ne sais plus comment manger » revient à dire « je ne sais plus comment vivre ».

Elle a continué :

— Tu sais… parfois, je me dis que je vis pour manger. Pas parce que j’aime ça. Mais parce que c’est la seule chose que je sais faire quand je ne sais plus quoi ressentir.

Elle a baissé les yeux.

— Et d’autres fois, je me dis que je mange pour vivre. Pour tenir. Pour ne pas m’effondrer. Pour ne pas disparaître comme Camille.

J’ai senti un frisson. Elle avait prononcé le nom de Camille avec une douceur infinie, presque une inquiétude.

— Tu la connais ? ai‑je demandé.

Elle a hoché la tête.

— Un peu. Pas vraiment. Mais… je la vois. Je vois comment elle marche. Comment elle respire. Comment elle s’efface. Elle a serré les dents. — Et ça me fait peur. Parce que je me dis que je pourrais être elle. Ou que je l’ai déjà été.

Un silence. Un silence lourd, mais nécessaire.

Puis elle a murmuré :

— Tu sais… on parle toujours de ceux qui mangent trop. Ou de ceux qui ne mangent pas assez. Mais on ne parle jamais de ceux qui ne savent plus pourquoi ils mangent. Elle m’a regardé droit dans les yeux. — Toi. Moi. Camille. On est dans un entre‑deux. Un endroit flou. Un endroit où la faim n’est plus une sensation, mais une question.

J’ai senti mon cœur se serrer. Elle venait de mettre des mots sur ce que je n’arrivais pas à formuler.

— Et si… ai‑je commencé, hésitant… et si la réponse n’était pas un choix ? — Comment ça ? — Et si on n’avait pas à choisir entre manger pour vivre et vivre pour manger ? Et si… la vraie question était : comment vivre avec ce qu’on ressent ? Comment vivre avec son corps ? Comment vivre avec sa faim, quelle qu’elle soit ?

Elle m’a regardé longtemps. Puis elle a souri. Un sourire triste, mais sincère.

— Peut‑être que tu as raison. Elle a ajouté, d’une voix presque inaudible : — Peut‑être que la réponse, c’est juste… apprendre à vivre. Avec tout ça.

Elle s’est levée. — Je dois y aller. Elle a fait quelques pas, puis s’est retournée. — Merci. — Pour quoi ? — Pour ne pas avoir peur de m’écouter.

Elle est partie. Je suis resté là, immobile, le cœur lourd et léger à la fois.

Je venais de comprendre quelque chose d’essentiel : La faim de Léa n’était pas dans son ventre. Elle était dans son cœur. Dans ses émotions. Dans ses blessures. Dans son besoin de se remplir pour ne pas se briser.

Et peut‑être que la mienne n’était pas si différente.


Je crois que je n’ai jamais vraiment compris ce qui s’est passé ce matin‑là. Je me suis réveillé avec une sensation étrange, comme si quelque chose en moi avait glissé pendant la nuit. Pas un glissement brutal, non. Plutôt un déplacement silencieux, imperceptible, mais suffisant pour dérégler tout l’équilibre fragile que j’essayais de maintenir.

Quand j’ai ouvert les yeux, la lumière filtrait à travers les volets, douce et pâle. J’ai posé les pieds au sol. J’ai senti mes jambes trembler légèrement. Je me suis dit que c’était la fatigue. Ou le froid. Ou rien du tout.

Mais en arrivant dans la cuisine, j’ai compris que ce n’était pas rien.

Le simple fait de voir la table dressée, le bol, la tartine, le jus d’orange… tout m’a donné la sensation d’être face à une montagne. Une montagne impossible à gravir. Mon estomac s’est noué. Ma gorge s’est serrée. Et la question est revenue, plus forte que jamais : Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Je me suis assis. J’ai pris la tartine. Je l’ai portée à ma bouche. Et là, quelque chose s’est bloqué.

Impossible d’avaler. Impossible même de mâcher.

Comme si mon corps refusait. Comme si la nourriture était devenue une menace. Comme si manger était un acte trop lourd, trop chargé, trop… vivant.

Ma mère est entrée dans la cuisine.

— Tu ne manges pas ?

J’ai secoué la tête.

— Je… je n’y arrive pas.

Elle m’a regardé, surprise, puis inquiète.

— Tu es malade ?

— Non.

— Alors qu’est‑ce qui se passe ?

Je n’ai pas su répondre. Comment expliquer que ce n’était pas mon corps qui refusait, mais quelque chose de plus profond ? Quelque chose que je ne comprenais pas moi‑même ?

Elle a soupiré, agacée, mais je voyais bien que c’était de l’inquiétude déguisée.

— Tu ne peux pas partir au lycée le ventre vide.

J’ai murmuré :

— Je n’ai pas faim.

Elle a posé sa main sur mon épaule.

— On ne mange pas seulement quand on a faim. On mange pour tenir. Pour vivre.

Ces mots m’ont frappé. Parce que c’était exactement ce que je n’arrivais plus à faire : manger pour vivre.

Je me suis levé, j’ai attrapé mon sac, et je suis sorti sans un mot.

Dans la rue, tout tournait un peu trop vite. Les voitures, les passants, les bruits. J’avais l’impression d’être décalé, comme si je marchais dans un monde qui n’était plus tout à fait le mien.

En arrivant au lycée, j’ai croisé Thomas. Il mangeait un croissant, comme toujours. Il m’a tapé sur l’épaule.

— T’as une sale tête, mec. T’as pas mangé ?

J’ai secoué la tête. Il a haussé les épaules.

— Moi, si je ne mange pas, je tombe dans les pommes. Il a ri. — Je vis pour manger, je crois.

Cette phrase, dite avec légèreté, m’a frappé comme un coup de poing. Vivre pour manger. Pour lui, c’était simple. Évident. Presque joyeux.

Pour moi, c’était devenu un gouffre.

En classe, je n’arrivais pas à tenir en place. Mes mains tremblaient. Ma tête bourdonnait. Je sentais mon corps protester, mais je ne savais plus comment l’écouter.

À la pause, je suis sorti dans la cour. Je me suis assis sur un banc. J’ai fermé les yeux. Et là, tout s’est mélangé : la faim, la peur, la fatigue, la question, Camille, Léa, ma mère, mon corps, mon esprit.

Je ne savais plus où j’étais. Je ne savais plus qui j’étais.

J’ai senti une main se poser doucement sur mon épaule. J’ai ouvert les yeux. C’était Léa.

— Tu trembles, a‑t‑elle murmuré.

— Je… je crois que je vais tomber.

Elle s’est assise à côté de moi. Elle a sorti un petit biscuit de son sac. Elle me l’a tendu.

— Mange. Juste un peu. Pas pour vivre. Pas pour te remplir. Pas pour te punir. Elle a posé sa main sur la mienne. — Mange pour revenir. Pour revenir ici. Avec moi.

J’ai regardé le biscuit. Il tremblait entre mes doigts. Ou peut‑être que c’était moi qui tremblais.

J’ai pris une bouchée. Une toute petite. Le goût était simple. Sucré. Presque enfantin.

Et soudain, quelque chose s’est débloqué. Pas complètement. Pas comme un miracle. Mais juste assez pour que je respire un peu mieux.

Léa m’a regardé, les yeux brillants.

— Tu vois ? Tu es là.

J’ai inspiré profondément. Je me suis senti revenir. Un peu. Pas totalement. Mais assez pour tenir.

Elle a murmuré :

— On ne mange pas seulement pour vivre. Elle a posé sa main sur son cœur. — On mange aussi pour ne pas se perdre.

Ces mots m’ont transpercé. Parce qu’ils étaient vrais. Parce qu’ils étaient pour moi. Parce qu’ils étaient pour elle aussi.

En rentrant chez moi ce soir‑là, j’ai compris quelque chose d’essentiel : Ma crise n’était pas un accident. C’était un signal. Un appel. Un avertissement.

Je ne pouvais plus ignorer la question. Je ne pouvais plus la repousser. Je devais l’affronter.

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ? Je ne savais toujours pas. Mais je savais que ma réponse ne serait pas simple. Ni rapide. Ni évidente.

Et surtout, je savais que je n’étais plus seul pour la chercher.


L’après‑midi, je n’ai presque pas parlé. Les mots restaient coincés quelque part entre ma gorge et ma poitrine, comme si mon corps refusait de les laisser sortir. Je me sentais vidé, mais pas de la bonne manière. Pas comme après un effort. Pas comme après une émotion forte. Non. Vidé comme un verre renversé, dont il ne reste que quelques gouttes au fond.

À la fin des cours, je suis resté assis à ma table alors que tout le monde sortait. Le bruit des chaises, des sacs, des rires, tout me semblait lointain, comme étouffé par une couche de coton. Je n’avais pas la force de me lever. Je n’avais pas la force de rentrer. Je n’avais pas la force de penser.

C’est Camille qui est entrée dans la salle, alors que je croyais être seul. Elle s’est arrêtée en me voyant, surprise, puis son visage s’est adouci.

— Tu es encore là ?

J’ai levé les yeux vers elle. Elle a compris tout de suite. Je l’ai vu dans son regard. Elle a fermé la porte derrière elle et s’est approchée doucement, comme on s’approche d’un animal blessé.

— Tu n’as pas mangé, n’est‑ce pas ?

J’ai secoué la tête. Elle s’est assise en face de moi, les mains jointes.

— Ça arrive, tu sais. Sa voix était douce, presque un murmure. — Ça arrive de ne plus pouvoir. De ne plus savoir. De ne plus sentir.

Je n’ai rien répondu. Je sentais mes yeux brûler, mais je refusais de pleurer. Pas devant elle. Pas devant quelqu’un qui connaissait trop bien cette sensation.

Elle a continué :

— Quand ça m’arrive… j’ai l’impression que mon corps devient un étranger. Comme si je n’étais plus dedans. Comme si je flottais au‑dessus. Elle a baissé les yeux. — C’est effrayant.

J’ai murmuré :

— Oui.

Elle a levé la tête. — Tu veux que je reste un peu ?

J’ai hoché la tête. Elle n’a pas posé de questions. Elle n’a pas essayé de me faire parler. Elle est juste restée là, en silence, à côté de moi. Et ce silence‑là ne faisait pas mal. Il apaisait.

En sortant du lycée, le ciel était d’un gris uniforme, presque métallique. L’air sentait la pluie. Je marchais lentement, comme si mes jambes pesaient une tonne. Chaque pas était un effort. Chaque respiration, une décision.

Arrivé chez moi, j’ai posé mon sac dans l’entrée et je me suis laissé tomber sur le canapé. Ma mère est sortie de la cuisine.

— Tu veux goûter ? J’ai fait un gâteau.

J’ai fermé les yeux. Le mot « gâteau » m’a donné la nausée. Pas à cause du sucre. À cause de ce qu’il représentait : un acte simple, normal, évident… que je n’arrivais plus à accomplir.

— Non, merci.

Elle m’a regardé, inquiète.

— Tu n’as rien mangé ce matin. Tu n’as rien mangé ce midi. Tu vas finir par tomber malade.

J’ai murmuré :

— Je suis juste fatigué.

Elle s’est approchée, a posé sa main sur mon front.

— Tu n’as pas de fièvre. Elle a soupiré. — Tu veux en parler ?

J’ai secoué la tête. Je ne pouvais pas. Pas maintenant. Pas avec elle. Pas avec quelqu’un qui croyait encore que manger était simple.

Elle a insisté :

— Tu sais, on mange pour vivre. C’est comme ça. C’est la vie.

J’ai ouvert les yeux. Et j’ai dit, presque malgré moi :

— Et si je ne savais plus comment vivre ?

Elle s’est figée. Ses yeux se sont agrandis. Elle a ouvert la bouche, mais aucun mot n’est sorti.

Je me suis levé et je suis allé dans ma chambre. J’ai fermé la porte. Je me suis assis par terre, le dos contre le mur. Et là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai laissé les larmes couler.

Pas des sanglots. Pas une crise. Juste des larmes silencieuses, lentes, qui glissaient sur mes joues comme si elles cherchaient à nettoyer quelque chose en moi.

Je me suis demandé : Est‑ce que je suis en train de perdre pied ? Est‑ce que je suis en train de me perdre, tout court ?

Et la question est revenue, encore, comme un écho obsédant : Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Mais ce soir‑là, elle avait une autre forme. Une forme plus sombre. Plus urgente.

Et si je n’arrivais plus à faire ni l’un ni l’autre ?

Plus tard, j’ai reçu un message. De Léa.

Tu es rentré ? Je pense à toi. Tu n’es pas seul.

Puis un autre. De Camille.

Si tu veux parler, je suis là. Ou si tu veux juste te taire, je suis là aussi.

Je les ai lus plusieurs fois. Et pour la première fois depuis le matin, j’ai senti quelque chose se réchauffer en moi. Pas une faim. Pas une envie. Juste… une présence.

Peut‑être que c’était ça, la première réponse.

L’après‑midi, je n’ai presque pas parlé. Les mots restaient coincés quelque part entre ma gorge et ma poitrine, comme si mon corps refusait de les laisser sortir. Je me sentais vidé, mais pas de la bonne manière. Pas comme après un effort. Pas comme après une émotion forte. Non. Vidé comme un verre renversé, dont il ne reste que quelques gouttes au fond.

À la fin des cours, je suis resté assis à ma table alors que tout le monde sortait. Le bruit des chaises, des sacs, des rires, tout me semblait lointain, comme étouffé par une couche de coton. Je n’avais pas la force de me lever. Je n’avais pas la force de rentrer. Je n’avais pas la force de penser.

C’est Camille qui est entrée dans la salle, alors que je croyais être seul. Elle s’est arrêtée en me voyant, surprise, puis son visage s’est adouci.

— Tu es encore là ?

J’ai levé les yeux vers elle. Elle a compris tout de suite. Je l’ai vu dans son regard. Elle a fermé la porte derrière elle et s’est approchée doucement, comme on s’approche d’un animal blessé.

— Tu n’as pas mangé, n’est‑ce pas ?

J’ai secoué la tête. Elle s’est assise en face de moi, les mains jointes.

— Ça arrive, tu sais. Sa voix était douce, presque un murmure. — Ça arrive de ne plus pouvoir. De ne plus savoir. De ne plus sentir.

Je n’ai rien répondu. Je sentais mes yeux brûler, mais je refusais de pleurer. Pas devant elle. Pas devant quelqu’un qui connaissait trop bien cette sensation.

Elle a continué :

— Quand ça m’arrive… j’ai l’impression que mon corps devient un étranger. Comme si je n’étais plus dedans. Comme si je flottais au‑dessus. Elle a baissé les yeux. — C’est effrayant.

J’ai murmuré :

— Oui.

Elle a levé la tête. — Tu veux que je reste un peu ?

J’ai hoché la tête. Elle n’a pas posé de questions. Elle n’a pas essayé de me faire parler. Elle est juste restée là, en silence, à côté de moi. Et ce silence‑là ne faisait pas mal. Il apaisait.

En sortant du lycée, le ciel était d’un gris uniforme, presque métallique. L’air sentait la pluie. Je marchais lentement, comme si mes jambes pesaient une tonne. Chaque pas était un effort. Chaque respiration, une décision.

Arrivé chez moi, j’ai posé mon sac dans l’entrée et je me suis laissé tomber sur le canapé. Ma mère est sortie de la cuisine.

— Tu veux goûter ? J’ai fait un gâteau.

J’ai fermé les yeux. Le mot « gâteau » m’a donné la nausée. Pas à cause du sucre. À cause de ce qu’il représentait : un acte simple, normal, évident… que je n’arrivais plus à accomplir.

— Non, merci.

Elle m’a regardé, inquiète.

— Tu n’as rien mangé ce matin. Tu n’as rien mangé ce midi. Tu vas finir par tomber malade.

J’ai murmuré :

— Je suis juste fatigué.

Elle s’est approchée, a posé sa main sur mon front.

— Tu n’as pas de fièvre. Elle a soupiré. — Tu veux en parler ?

J’ai secoué la tête. Je ne pouvais pas. Pas maintenant. Pas avec elle. Pas avec quelqu’un qui croyait encore que manger était simple.

Elle a insisté :

— Tu sais, on mange pour vivre. C’est comme ça. C’est la vie.

J’ai ouvert les yeux. Et j’ai dit, presque malgré moi :

— Et si je ne savais plus comment vivre ?

Elle s’est figée. Ses yeux se sont agrandis. Elle a ouvert la bouche, mais aucun mot n’est sorti.

Je me suis levé et je suis allé dans ma chambre. J’ai fermé la porte. Je me suis assis par terre, le dos contre le mur. Et là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai laissé les larmes couler.

Pas des sanglots. Pas une crise. Juste des larmes silencieuses, lentes, qui glissaient sur mes joues comme si elles cherchaient à nettoyer quelque chose en moi.

Je me suis demandé : Est‑ce que je suis en train de perdre pied ? Est‑ce que je suis en train de me perdre, tout court ?

Et la question est revenue, encore, comme un écho obsédant : Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Mais ce soir‑là, elle avait une autre forme. Une forme plus sombre. Plus urgente.

Et si je n’arrivais plus à faire ni l’un ni l’autre ?

Plus tard, j’ai reçu un message. De Léa.

Tu es rentré ? Je pense à toi. Tu n’es pas seul.

Puis un autre. De Camille.

Si tu veux parler, je suis là. Ou si tu veux juste te taire, je suis là aussi.

Je les ai lus plusieurs fois. Et pour la première fois depuis le matin, j’ai senti quelque chose se réchauffer en moi. Pas une faim. Pas une envie. Juste… une présence.

Peut‑être que c’était ça, la première réponse. Pas manger. Pas vivre. Mais être relié.


Chapitre 6 — Camille, ou le miroir fragile

Le lendemain de ma crise, je suis arrivé au lycée avec une sensation étrange, comme si mon corps n’était pas tout à fait revenu. Je marchais, je respirais, je parlais, mais tout semblait légèrement décalé, comme si j’étais encore enveloppé dans une brume invisible. Je me demandais si ça se voyait. Si les autres pouvaient deviner que quelque chose en moi s’était fissuré.

En entrant dans la cour, j’ai aperçu Camille. Elle était assise sur le même banc que d’habitude, son thermos entre les mains, le regard perdu quelque part au‑delà des arbres. Quand elle m’a vu, elle s’est figée. Puis elle s’est levée d’un coup, comme si elle avait reçu un choc.

Elle s’est approchée lentement, ses yeux fixés sur moi avec une intensité presque douloureuse.

— Tu vas mieux ? a‑t‑elle demandé.

Sa voix tremblait légèrement. Pas de froid. De peur.

J’ai hoché la tête, même si ce n’était pas tout à fait vrai.

— Un peu.

Elle a inspiré profondément, comme si elle retenait quelque chose depuis la veille.

— Hier… quand je t’ai vu… j’ai eu peur.

Je l’ai regardée, surpris.

— Peur de quoi ?

Elle a baissé les yeux.

— Peur que tu tombes. Peur que tu t’effaces. Peur que… Elle a serré son thermos si fort que ses doigts blanchissaient. — Peur que tu deviennes comme moi.

Ces mots m’ont frappé en plein cœur. Je ne m’attendais pas à ça. Je ne savais pas quoi répondre.

Elle a continué, d’une voix plus basse :

— Quand je t’ai vu trembler… j’ai reconnu quelque chose. Quelque chose que je connais trop bien. Elle a levé les yeux vers moi. — Cette sensation de ne plus être dans son corps. De flotter. De ne plus savoir comment revenir.

Je me suis assis sur le banc. Elle m’a rejoint, lentement, comme si chaque geste lui coûtait.

— Tu sais, a‑t‑elle murmuré, quand ça m’arrive… j’ai l’impression que mon corps devient un ennemi. Qu’il me parle dans une langue que je ne comprends plus. Elle a posé sa main sur sa poitrine. — Et je me dis que si je mange, je vais perdre le contrôle. Et si je ne mange pas… je vais disparaître.

J’ai murmuré :

— Et hier, tu as cru que j’allais disparaître ?

Elle a hoché la tête, les yeux brillants.

— Oui. Puis, après un silence : — Et ça m’a fait mal. Parce que… je ne veux pas que tu vives ça. Je ne veux pas que tu tombes dans ce vide où je suis tombée.

Je l’ai regardée. Elle semblait si fragile, si transparente, si prête à se briser. Et pourtant, elle était là. Présente. Vraie.

— Camille… tu n’es pas un vide.

Elle a eu un sourire triste.

— Si. Parfois. Elle a touché son ventre du bout des doigts. — Ici, c’est le silence. Un silence qui fait peur. Un silence qui avale tout.

Je n’ai pas su quoi dire. Alors je me suis contenté d’être là. À côté d’elle. Dans ce silence qui, pour une fois, ne faisait pas mal.

Après un long moment, elle a repris :

— Tu sais… hier soir, je n’ai pas réussi à manger non plus. Elle a baissé les yeux. — Te voir comme ça… ça m’a ramenée à des choses que j’essaie d’oublier. Elle a serré les dents. — Des jours où je ne mangeais rien. Des jours où je me disais que c’était mieux comme ça. Que moins je prenais de place, mieux c’était.

Elle a inspiré profondément.

— Mais hier… j’ai eu peur. Elle m’a regardé droit dans les yeux. — Peur pour toi. Elle a marqué une pause. — Et peur pour moi aussi. Parce que je me suis dit que si toi aussi tu tombais… alors peut‑être que je ne pourrais plus me relever.

Je me suis senti envahi par une émotion étrange. Une sorte de tendresse douloureuse. Une reconnaissance silencieuse.

— Camille… tu n’as pas à porter ça.

Elle a secoué la tête.

— Je ne le porte pas. Je le vois. Elle a posé sa main sur la mienne. — Et je ne veux pas que tu t’enfonces. Elle a ajouté, d’une voix presque inaudible : — Parce que si tu tombes… je tombe aussi.

Ces mots m’ont transpercé. Ils étaient simples. Bruts. Vrais.

Je me suis demandé si c’était ça, la réponse à ma question. Pas manger. Pas vivre. Mais tenir. Tenir pour soi. Tenir pour l’autre. Tenir pour ne pas disparaître.

Nous sommes restés là longtemps, sans parler. Le vent soufflait doucement. Les feuilles frémissaient. Le monde continuait de tourner.

Et moi, pour la première fois depuis des jours, je me suis senti… ancré. Pas complètement. Pas solidement. Mais assez pour respirer.

Camille a murmuré :

— Tu sais… peut‑être que la vraie question n’est pas « faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ? » Elle a levé les yeux vers moi. — Peut‑être que la vraie question, c’est : comment vivre avec ce qu’on ressent ? Comment vivre avec son corps ? Comment vivre avec sa faim, qu’elle soit trop grande ou trop petite ?

J’ai hoché la tête. Parce qu’elle avait raison. Parce qu’elle venait de mettre des mots sur ce que je n’arrivais pas à formuler.

Elle a ajouté :

— Et peut‑être qu’on peut apprendre. Ensemble.

En rentrant chez moi ce soir‑là, je me suis senti différent. Toujours fragile. Toujours perdu. Mais moins seul.

Je me suis dit que peut‑être, la réponse à ma question n’était pas un choix. Peut‑être que c’était un chemin. Un chemin que je n’avais plus à parcourir seul.


Après notre échange sur le banc, Camille et moi sommes restés un long moment sans parler. Le vent faisait frissonner les branches au-dessus de nous, et les feuilles mortes tournaient en spirale sur le sol comme si elles hésitaient à se poser. Je sentais sa présence à côté de moi, légère et lourde à la fois. Légère comme une ombre. Lourde comme un secret.

Elle a fini par murmurer :

— Tu sais… quand j’ai vu ton message hier soir, j’ai eu envie de venir chez toi. Juste pour vérifier que tu respirais encore.

J’ai tourné la tête vers elle, surpris.

— Pourquoi ?

Elle a haussé les épaules, mais son geste était fragile.

— Parce que… quand on tombe dans ce vide-là, on ne sait jamais jusqu’où on va descendre. Et j’avais peur que tu descendes trop bas.

J’ai senti ma gorge se serrer. Elle parlait comme si elle connaissait ce vide par cœur. Comme si elle y avait vécu.

— Camille… tu n’es pas responsable de moi.

Elle a souri tristement.

— Je sais. Mais parfois, on s’accroche aux autres pour ne pas disparaître. Elle a baissé les yeux. — Et parfois, on s’accroche aux autres pour qu’ils ne disparaissent pas.

Un silence. Un silence qui vibrait.

Elle a repris :

— Tu sais ce que j’ai fait hier soir ? — Non. — J’ai essayé de manger. Elle a serré les dents. — J’ai essayé parce que je me suis dit que si toi tu n’y arrivais pas… alors il fallait que l’un de nous deux tienne debout.

J’ai senti un choc dans ma poitrine.

— Et… tu y es arrivée ?

Elle a secoué la tête.

— Non. Puis, après un silence : — Mais j’ai essayé. Et c’est déjà beaucoup pour moi.

Je n’ai rien dit. Je sentais que si je parlais, ma voix tremblerait.

Elle a continué :

— Tu sais… quand je te vois lutter, ça me fait mal. Parce que je me reconnais. Parce que je me dis que si toi tu tombes, alors peut-être que je n’ai aucune chance de me relever. Elle a inspiré profondément. — Mais quand je te vois essayer… même un peu… même une bouchée… ça me donne envie d’essayer aussi.

Je l’ai regardée. Elle avait les yeux brillants, mais elle ne pleurait pas. Elle retenait tout. Comme toujours.

— Camille… tu n’as pas à être forte pour moi.

Elle a souri.

— Je ne suis pas forte. Je suis juste… vivante. Un peu. Elle a posé sa main sur son ventre. — Et parfois, être vivant, c’est déjà une victoire.

Nous avons marché un peu dans la cour. Elle avançait lentement, comme si chaque pas était une décision. Je sentais qu’elle était fatiguée. Pas physiquement. Fatiguée de lutter contre elle-même.

— Tu sais, a-t-elle dit soudain, je me demande souvent si je mange pour vivre… ou si je vis pour ne pas manger.

Cette phrase m’a frappé comme un coup de vent glacé.

— Comment ça ?

Elle a haussé les épaules.

— Quand je mange, j’ai l’impression de perdre le contrôle. Comme si la nourriture prenait toute la place. Comme si elle me définissait. Elle a marqué une pause. — Alors je me prive. Je me dis que si je ne mange pas, je serai plus légère. Plus libre. Elle a baissé les yeux. — Mais en réalité… je deviens prisonnière. Prisonnière de moi-même.

Je me suis arrêté. Elle aussi.

— Camille… tu n’es pas prisonnière.

Elle a levé les yeux vers moi. Des yeux immenses, pleins de fatigue et de lucidité.

— Si. Puis, après un silence : — Mais toi aussi, tu es prisonnier. Elle a posé sa main sur ma poitrine. — Ici. Puis sur mon ventre. — Et ici.

J’ai senti un frisson. Elle avait raison. Je ne savais plus comment habiter mon corps. Je ne savais plus comment écouter ma faim. Je ne savais plus comment vivre.

Elle a murmuré :

— Peut-être qu’on peut apprendre ensemble. Elle a ajouté, d’une voix presque inaudible : — Peut-être que c’est ça, la réponse.

En fin de journée, alors que nous quittions le lycée, elle s’est arrêtée devant le portail.

— Tu sais… je ne veux pas que tu disparaisses. Elle a inspiré profondément. — Et je ne veux pas disparaître non plus.

Je l’ai regardée. Elle tremblait légèrement. Pas de froid. De vérité.

— Alors on reste, ai-je murmuré. — Oui. Elle a souri. — On reste.

Elle est partie. Je suis resté là, immobile, le cœur serré et léger à la fois.

Je venais de comprendre quelque chose d’essentiel : La faim de Camille n’était pas seulement dans son ventre. Elle était dans son besoin d’être vue. D’être comprise. D’être tenue.

Et peut-être que la mienne n’était pas si différente.


Chapitre 7 — Léa, ou la vague qui submerge

Le lendemain, j’ai cherché Léa du regard dès mon arrivée au lycée. Je ne sais pas si c’était de l’inquiétude ou un besoin de la voir, de vérifier qu’elle allait bien, ou au moins qu’elle tenait debout. Je l’ai trouvée près des casiers, en train de fouiller dans son sac avec une agitation inhabituelle. Ses gestes étaient rapides, nerveux, presque saccadés. Quand elle m’a vu, elle a sursauté.

— Ah… salut, a‑t‑elle dit, un peu trop vite.

Son sourire était là, mais il tremblait. Ses yeux étaient rouges, comme si elle avait mal dormi. Ou pleuré.

— Ça va ? ai‑je demandé.

Elle a hoché la tête, mais son corps disait le contraire. Elle avait les épaules crispées, les mains serrées, la respiration courte.

— Oui, oui. Juste… une mauvaise nuit.

Je n’ai pas insisté. Je savais que si je poussais trop, elle se refermerait.

Pendant le premier cours, elle n’a pas arrêté de bouger. Elle tapotait son stylo. Elle changeait de position toutes les deux minutes. Elle sortait son téléphone, le rangeait, le ressortait. Elle mordillait sa lèvre jusqu’à la faire saigner.

À un moment, elle a sorti un paquet de biscuits de son sac. Elle l’a ouvert d’un geste brusque. Elle a mangé un biscuit. Puis un autre. Puis un autre. Sans s’arrêter. Sans respirer.

Je l’ai regardée, inquiet. Elle ne semblait même pas sentir ce qu’elle faisait. Comme si son corps agissait tout seul, sans elle.

Le professeur a continué son cours, indifférent. Les autres élèves n’ont rien vu. Ou n’ont pas voulu voir.

Moi, je voyais tout. Et ça me faisait mal.

À la pause, elle est sortie en trombe de la classe. Je l’ai suivie. Elle marchait vite, trop vite, comme si elle fuyait quelque chose. Ou quelqu’un. Ou elle-même.

Elle s’est arrêtée derrière le gymnase, dans un coin isolé. Elle a posé son sac par terre. Elle a sorti un autre paquet de biscuits. Puis un autre. Puis une barre chocolatée. Puis un sachet de bonbons.

Je suis resté à distance, sans oser m’approcher. Elle ne m’avait pas vu. Ou elle faisait semblant.

Elle a ouvert les paquets un par un. Ses mains tremblaient. Elle respirait vite. Trop vite.

Et elle a commencé à manger. Pas comme on mange. Pas comme on savoure. Pas comme on se nourrit.

Elle avalait. Elle remplissait. Elle se jetait sur la nourriture comme si elle voulait combler un trou immense, un gouffre, un vide qui menaçait de l’engloutir.

Je me suis approché doucement.

— Léa…

Elle a sursauté. Elle a lâché un paquet qui est tombé au sol. Elle m’a regardé, les yeux écarquillés, comme si je venais de la surprendre en train de commettre un crime.

— Va‑t’en, a‑t‑elle murmuré.

— Léa…

— Va‑t’en ! Sa voix a tremblé. Elle a reculé d’un pas. — Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas comprendre.

Je me suis arrêté. Je ne voulais pas la brusquer.

— Je ne veux pas te juger, ai‑je dit doucement.

Elle a secoué la tête, furieuse.

— Mais si ! Tout le monde juge ! Tout le monde pense que je suis faible, que je suis nulle, que je n’ai aucun contrôle ! Elle a frappé son poing contre sa poitrine. — Tu crois que je veux ça ? Tu crois que j’aime ça ? Tu crois que je vis pour manger ?

Elle a éclaté en sanglots. Des sanglots violents, incontrôlables, qui secouaient tout son corps.

— Je mange pour ne plus sentir ! Tu comprends ? Pour ne plus penser ! Pour ne plus avoir peur ! Elle a posé ses mains sur son ventre. — Ici, c’est le chaos. Tout le temps. Et quand je mange… ça se calme. Juste un peu. Juste quelques minutes.

Je me suis approché. Très lentement. Comme on s’approche d’un animal blessé.

— Léa… tu n’es pas seule.

Elle a secoué la tête, les larmes coulant sur ses joues.

— Si. Je suis seule. Je suis toujours seule quand ça arrive. Elle a murmuré : — Et j’ai honte. Tellement honte.

Je me suis accroupi devant elle. Je n’ai pas touché ses mains. Je n’ai pas pris les paquets. Je n’ai rien enlevé. Je suis juste resté là.

— Tu n’as pas à avoir honte, ai‑je dit doucement. — Si. — Non. — Si ! Elle a crié. Un cri qui venait de loin. De très loin.

Puis elle s’est effondrée contre le mur, épuisée. Vidée. Brisée.

Je me suis assis à côté d’elle. Sans parler. Sans bouger.

Après un long moment, elle a murmuré :

— Tu sais… parfois, je me dis que je vis pour manger. Pas parce que j’aime ça. Mais parce que c’est la seule chose que je sais faire quand je ne sais plus comment vivre.

Ces mots m’ont transpercé. Parce qu’ils étaient vrais. Parce qu’ils étaient pour elle. Parce qu’ils étaient pour moi aussi.

Je lui ai répondu :

— Et si… on apprenait ensemble ? — À quoi ? — À vivre. — Avec ça ? — Avec tout ça.

Elle a fermé les yeux. Elle a respiré. Longtemps. Puis elle a murmuré :

— D’accord.

Ce soir‑là, en rentrant chez moi, je me suis dit que la question n’avait jamais été aussi brûlante, aussi urgente, aussi vivante :

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Pour Camille, la faim était un vide. Pour Léa, la faim était un trop‑plein. Pour moi, la faim était une question.

Et peut‑être que la réponse n’était pas dans un repas. Mais dans la manière dont on se tient les uns les autres quand on tombe.


Après son effondrement derrière le gymnase, Léa est restée longtemps immobile, le dos contre le mur, les jambes repliées contre elle. Ses épaules tremblaient encore par moments, comme si son corps refusait de se calmer. Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais pas quoi dire. Je savais seulement que partir aurait été une trahison.

Elle a fini par murmurer, d’une voix presque éteinte :

— Je suis désolée.

— Tu n’as pas à l’être.

Elle a secoué la tête, les yeux fixés sur le sol.

— Si. Parce que je t’ai montré… ça. Elle a désigné les paquets ouverts, les miettes, les papiers froissés. — Je déteste cette partie de moi. Je la cache. Je la cache à tout le monde. Et toi… tu l’as vue.

Je me suis assis à côté d’elle, sans toucher ses affaires, sans toucher ses mains. Juste là. Présent.

— Léa… ce que j’ai vu, ce n’est pas une faiblesse. Elle a ri, un rire court, amer. — Alors c’est quoi ? — C’est une douleur. Et la douleur, ça ne se juge pas.

Elle a fermé les yeux. Une larme a glissé sur sa joue.

— Tu ne comprends pas. — Alors explique-moi.

Elle a inspiré profondément, comme si elle s’apprêtait à plonger dans une eau glacée.

— Quand ça arrive… je ne suis plus moi. Elle a posé sa main sur sa poitrine. — Je sens quelque chose monter. Une angoisse. Une peur. Un vide. Je ne sais pas d’où ça vient. Je ne sais pas comment l’arrêter. Elle a serré les dents. — Alors je mange. Je mange pour remplir. Pour étouffer. Pour oublier. Elle a baissé les yeux. — Et après… je me déteste.

Je l’ai regardée. Elle semblait si fragile, si humaine, si vraie.

— Léa… tu n’es pas seule.

Elle a secoué la tête.

— Si. Puis, après un silence : — Mais toi… toi, tu n’es pas comme moi. Elle m’a regardé droit dans les yeux. — Toi, tu as peur de manger. Moi, j’ai peur d’arrêter.

Ces mots m’ont frappé comme une évidence. Deux extrêmes. Deux miroirs. Deux manières opposées de répondre à la même question.

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Pour elle, la nourriture était un refuge. Pour moi, elle était devenue une menace. Pour Camille, elle était une disparition.

Et pourtant, nous étions tous les trois au même endroit : perdus.

Léa a repris, d’une voix plus basse :

— Tu sais… quand je t’ai vu hier, quand tu tremblais… j’ai eu peur. Elle a serré ses bras autour d’elle. — Peur que tu tombes. Peur que tu te perdes. Peur que tu deviennes comme moi.

Je me suis tourné vers elle.

— Et si… on arrêtait de se comparer ? — Comment ça ? — Et si on acceptait juste… qu’on est tous les deux en train de chercher ? Elle a froncé les sourcils. — Chercher quoi ? — Une manière de vivre. Avec nos corps. Avec nos peurs. Avec nos faims.

Elle a baissé les yeux. Puis elle a murmuré :

— Et si on n’y arrive pas ?

J’ai senti ma gorge se serrer. Je ne voulais pas mentir. Je ne voulais pas promettre l’impossible.

— Alors on essaiera encore. Ensemble.

Elle a relevé la tête. Ses yeux étaient pleins de larmes, mais aussi d’une lueur nouvelle. Une lueur fragile. Une lueur vivante.

— Ensemble… ça fait moins peur, a‑t‑elle murmuré.

— Oui.

Elle a essuyé ses joues du revers de la main. Puis elle a ramassé les papiers, lentement, comme si chaque geste était un effort. Je l’ai aidée, sans un mot.

Quand tout a été rangé, elle s’est tournée vers moi.

— Tu sais… je ne veux pas vivre pour manger. Elle a posé sa main sur son ventre. — Mais je ne veux pas non plus manger pour vivre. Elle a inspiré profondément. — Je veux juste… vivre. Vraiment.

Ces mots m’ont transpercé. Parce qu’ils étaient simples. Parce qu’ils étaient vrais. Parce qu’ils étaient aussi les miens.

En rentrant chez moi ce soir‑là, je me suis senti différent. Toujours fragile. Toujours perdu. Mais moins seul.

Je me suis dit que peut‑être, la réponse à ma question n’était pas un choix. Peut‑être que c’était un chemin. Un chemin où l’on tombe. Un chemin où l’on se relève. Un chemin où l’on apprend à vivre avec ce qu’on ressent.

Et peut‑être que ce chemin commençait ici. Avec Camille. Avec Léa. Avec moi.


Chapitre 8 — Le goût, ou la mémoire des plaisirs

Le week‑end est arrivé comme une respiration. Après les jours sombres, les tremblements, les crises silencieuses et les vagues qui submergent, j’avais besoin d’un moment où rien ne s’effondre. Un moment où la nourriture ne serait ni une menace, ni un refuge, ni un combat. Juste… un moment.

Ma mère m’a proposé d’aller au marché du samedi matin. Je n’avais pas envie. Je n’avais envie de rien. Mais quelque chose en moi a dit oui. Peut‑être parce que j’avais besoin de sortir de ma tête. Peut‑être parce que j’avais besoin de sentir autre chose que la peur.

Le marché était déjà plein. Les étals débordaient de couleurs : tomates rouges comme des cœurs battants, citrons jaunes comme des soleils miniatures, herbes fraîches qui parfumaient l’air. Les marchands criaient, riaient, plaisantaient. Les gens goûtaient, choisissaient, touchaient, respiraient.

Et moi, je regardais. Je regardais comme si je découvrais un monde oublié.

Ma mère s’est arrêtée devant un fromager. Un homme aux joues roses, au tablier blanc, qui parlait de ses fromages comme d’œuvres d’art.

— Celui‑ci, disait‑il, c’est un chèvre affiné trois semaines. Doux, mais avec du caractère. — Et celui‑là, un comté vingt‑quatre mois. Fruité, long en bouche. — Et là, un bleu crémeux, parfait avec un peu de miel.

Je ne sais pas pourquoi, mais ses mots m’ont touché. Il parlait de nourriture comme d’un poème. Comme d’une musique. Comme d’une histoire.

Il m’a vu regarder.

— Tu veux goûter, mon garçon ?

J’ai hésité. Mon ventre s’est serré. Ma gorge aussi. Mais j’ai dit oui.

Il m’a tendu un petit morceau de comté. Je l’ai mis dans ma bouche. Et là… quelque chose s’est passé.

Le goût était puissant, riche, profond. Un goût qui ne demandait rien. Qui ne jugeait pas. Qui ne blessait pas. Un goût qui existait pour lui‑même.

J’ai fermé les yeux. Et un souvenir est revenu. Un souvenir d’enfance.

Moi, assis sur les genoux de mon grand‑père, dans la cuisine de campagne. Lui qui coupait un morceau de fromage en disant : « Le goût, c’est la mémoire du monde. » Et moi qui riais, sans comprendre.

J’ai ouvert les yeux. Le fromager me regardait, amusé.

— Alors ? — C’est… bon, ai‑je murmuré. — Bon ? Il a ri. — C’est vivant, oui !

Vivant. Ce mot m’a frappé. Parce que je ne me sentais plus vivant depuis des jours. Parce que manger était devenu un acte de survie, ou un acte de peur. Parce que je ne savais plus comment habiter mon corps.

Et là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti quelque chose. Pas une faim. Pas une angoisse. Un plaisir. Un vrai.

Nous avons continué à marcher. Ma mère achetait des légumes, du pain, des fruits. Je la suivais, encore un peu flottant, mais différent. Comme si un fil invisible m’avait ramené à moi.

Devant un stand de pâtisseries, une odeur de vanille et de beurre m’a enveloppé. Des éclairs brillants, des tartes aux fruits, des brioches dorées. Le pâtissier souriait comme un magicien.

— Tu veux quelque chose ? a demandé ma mère.

J’ai hésité. Longtemps. Trop longtemps.

Puis j’ai vu une petite tartelette au citron. Simple. Jaune. Lumineuse.

— Celle‑ci, ai‑je dit.

Ma mère a souri. Elle n’a rien dit. Elle a juste payé.

Nous nous sommes assis sur un banc, à l’écart du marché. J’ai regardé la tartelette. Elle tremblait un peu dans mes mains. Ou peut‑être que c’était moi.

J’ai pris une bouchée. Le goût était vif, acide, sucré. Un goût qui réveillait. Un goût qui disait : Tu es là.

J’ai senti mes yeux picoter. Pas de tristesse. Pas de peur. Juste… une émotion.

Ma mère m’a regardé.

— Ça va ?

J’ai hoché la tête.

— Oui. Puis j’ai ajouté : — C’est bon.

Elle a souri. Un sourire doux, soulagé, presque fragile.

— Tu vois, a‑t‑elle murmuré, la nourriture… ce n’est pas seulement pour vivre. Elle a posé sa main sur mon bras. — C’est aussi pour se souvenir. Pour partager. Pour se faire du bien.

Ces mots m’ont transpercé. Parce qu’ils étaient vrais. Parce qu’ils étaient simples. Parce qu’ils étaient ce que j’avais oublié.

En rentrant, j’ai pensé à Camille. À Léa. À leurs faims différentes. À leurs douleurs. À leurs silences.

Et je me suis demandé : Est‑ce qu’elles connaissent ce plaisir‑là ? Est‑ce qu’elles se souviennent du goût ? Est‑ce qu’elles ont encore accès à cette joie simple ?

Je me suis dit que peut‑être, je pourrais leur en parler. Pas pour les guérir. Pas pour les convaincre. Juste pour partager.

Parce que peut‑être que la réponse à ma question n’était pas seulement dans la peur, dans le vide ou dans le trop‑plein. Peut‑être qu’elle était aussi dans le plaisir. Dans la beauté. Dans la gastronomie. Dans le goût.

Faut‑il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Ce jour‑là, j’ai compris qu’il existait une troisième voie : vivre pour goûter. Goûter le monde. Goûter la vie. Goûter les autres.

Et peut‑être que c’était ça, le début de la guérison.

En rentrant du marché, je me suis surpris à marcher plus lentement que d’habitude. Comme si je voulais prolonger ce moment suspendu, ce goût de citron encore accroché à ma langue, cette sensation nouvelle — ou ancienne — d’être relié au monde par quelque chose de simple et de beau.

À la maison, ma mère a rangé les courses en fredonnant. Je l’ai observée un instant. Elle semblait légère, presque joyeuse. Et je me suis demandé depuis combien de temps je ne l’avais pas vue comme ça. Depuis combien de temps elle me regardait avec cette inquiétude silencieuse, cette peur de me perdre.

Elle s’est retournée et m’a souri.

— Tu veux m’aider à préparer le déjeuner ?

J’ai hésité. Pas par peur. Par surprise. Je n’avais jamais vraiment cuisiné avec elle. Ou alors, enfant, quand je cassais les œufs trop fort et que la coquille tombait dans le saladier.

— Oui, ai‑je dit.

Elle a cligné des yeux, comme si elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu.

— Oui ?

— Oui.

Elle m’a tendu un tablier. J’ai noué les cordons autour de ma taille. Et soudain, j’ai eu l’impression d’entrer dans un territoire nouveau. Un territoire où la nourriture n’était pas un ennemi, ni un refuge, ni un piège. Un territoire où elle pouvait être un geste, un partage, une création.

Nous avons commencé par les légumes. Elle m’a montré comment couper les carottes en fines lamelles, comment émincer les oignons sans les écraser, comment reconnaître une tomate mûre rien qu’en la touchant.

— Tu vois, m’a‑t‑elle dit, la cuisine, c’est une question d’attention. Elle a posé sa main sur ma joue. — Et tu en as beaucoup, de l’attention. Tu l’as juste perdue un moment.

Je n’ai rien répondu. Mais ses mots ont trouvé un écho en moi.

Pendant qu’elle faisait revenir les légumes dans la poêle, une odeur chaude et douce s’est répandue dans la cuisine. Je me suis approché. J’ai respiré. Et pour la première fois depuis longtemps, cette odeur ne m’a pas oppressé. Elle m’a enveloppé.

— Tu veux goûter ? a demandé ma mère en tendant une cuillère.

J’ai pris une petite gorgée. Le goût était simple, mais profond. Un mélange de douceur et de chaleur. Un goût qui ne cherchait pas à me remplir, ni à me contrôler. Un goût qui existait pour lui‑même.

J’ai fermé les yeux. Et j’ai senti quelque chose se détendre en moi.

— C’est bon, ai‑je murmuré.

Ma mère a souri. Un sourire qui disait : Je te retrouve.

Après le repas, je suis monté dans ma chambre. J’ai ouvert la fenêtre. L’air frais est entré, portant avec lui les bruits du quartier : des enfants qui jouaient, un chien qui aboyait, une radio allumée quelque part.

Je me suis assis sur mon lit. Et j’ai pensé à Camille. À Léa. À leurs corps qui se battent. À leurs faims qui débordent ou disparaissent. À leurs silences.

Je me suis demandé comment leur parler de ce que j’avais vécu ce matin. De ce goût retrouvé. De cette lumière. De cette sensation d’être vivant autrement.

Je me suis demandé si elles pourraient comprendre. Si elles pourraient accepter. Si elles pourraient, elles aussi, retrouver un jour ce plaisir-là.

J’ai pris mon téléphone. J’ai hésité. Puis j’ai écrit à Camille :

J’ai goûté quelque chose aujourd’hui. Et ça m’a fait du bien.

J’ai effacé. Trop vague.

J’ai réécrit :

Ce matin, j’ai mangé une tartelette au citron. Et j’ai pensé à toi.

Effacé encore. Trop direct.

Finalement, j’ai écrit :

J’aimerais te parler d’un truc. Quand tu veux.

J’ai envoyé.

Quelques secondes plus tard, elle a répondu :

Je suis là.

Puis j’ai écrit à Léa :

Je pense à toi.

Elle a répondu presque aussitôt :

Moi aussi.

Je suis resté un moment avec ces deux messages. Deux présences. Deux fragilités. Deux chemins qui se croisent.

Et je me suis dit que peut‑être, ce que j’avais vécu ce matin n’était pas seulement un moment de plaisir. C’était un début. Un début minuscule, fragile, mais réel.

Un début qui pourrait, un jour, nous emmener plus loin.

Chapitre 9 — Camille, la voix basse

Le message que j’avais envoyé à Camille était simple, presque nu. J’aimerais te parler d’un truc. Quand tu veux. Je ne savais pas comment elle allait l’interpréter. Je ne savais même pas ce que je voulais vraiment dire. Je savais seulement que quelque chose avait bougé en moi ce matin-là, et que j’avais besoin de le partager avec elle.

Elle m’a proposé de se retrouver au parc, celui où nous avions déjà parlé, celui où les arbres semblaient écouter sans juger. Quand je suis arrivé, elle était déjà là, assise sur le banc, les mains croisées sur ses genoux. Elle avait l’air calme, mais ses yeux trahissaient une tension discrète, comme une corde trop tendue.

— Tu voulais me voir, a-t‑elle dit doucement.

Je me suis assis à côté d’elle. Le vent était frais, mais pas froid. Un vent qui réveille.

— Oui. J’ai cherché mes mots. — Ce matin… j’ai goûté quelque chose. Et ça m’a fait du bien.

Elle a tourné la tête vers moi, surprise. Pas une surprise brutale. Une surprise douce, presque fragile.

— Du bien… comment ?

J’ai pris une inspiration.

— Pas comme une victoire. Pas comme un effort. Pas comme un combat. J’ai regardé mes mains. — Juste… du bien. Un plaisir simple. Un goût qui m’a rappelé que je pouvais encore sentir quelque chose de beau.

Elle a baissé les yeux. Ses doigts se sont serrés un peu plus fort.

— Et tu as pensé à moi ?

Je n’ai pas répondu tout de suite. Parce que oui, j’avais pensé à elle. À sa manière de se tenir droite pour ne pas s’effondrer. À sa façon de parler de son corps comme d’un lieu fragile. À son regard qui cherchait toujours un point d’appui.

— Oui, ai‑je dit enfin.

Elle a fermé les yeux un instant, comme si ces trois lettres avaient un poids qu’elle devait apprivoiser.

— Pourquoi ?

— Parce que… j’aimerais que tu connaisses ça aussi. J’ai hésité. — Pas forcément aujourd’hui. Pas forcément demain. Mais un jour. Je me suis tourné vers elle. — Tu mérites de sentir quelque chose de beau.

Elle a inspiré profondément, comme si mes mots lui faisaient mal et du bien en même temps.

— Tu sais… Sa voix tremblait légèrement. — J’ai oublié ce que c’est, le plaisir. Elle a posé une main sur son ventre. — Quand je mange, je ne sens rien. Ou alors je sens trop. Elle a secoué la tête. — Je ne sais plus comment goûter.

Je n’ai pas bougé. Je savais que si je la touchais, même pour la rassurer, elle se refermerait.

— Ce n’est pas grave, ai‑je murmuré. — Si. — Non. J’ai cherché mes mots. — Tu n’as pas besoin de savoir maintenant. Tu n’as pas besoin de réussir. Tu n’as pas besoin de te forcer. Je me suis penché légèrement vers elle. — Tu as juste besoin d’être là. Vivante.

Elle a ouvert les yeux. Ils brillaient, mais elle ne pleurait pas.

— Vivante… Elle a répété le mot comme si elle le goûtait. — Je ne sais pas si je le suis vraiment.

— Moi, si.

Elle m’a regardé, longuement. Comme si elle cherchait une preuve dans mes yeux. Comme si elle voulait y croire, mais n’osait pas.

— Tu sais, a‑t‑elle murmuré, quand tu m’as écrit… j’ai eu peur. — Peur de quoi ? — Peur que tu me dises que tu allais mieux. Elle a baissé la tête. — Et que moi, je reste là. En arrière. Dans l’ombre.

J’ai senti mon cœur se serrer.

— Camille… ce n’est pas une course. — Je sais. Elle a relevé la tête. — Mais quand on vit dans le manque, on a peur d’être laissé derrière.

Je n’ai pas répondu. Parce qu’elle avait raison. Parce que je comprenais. Parce que moi aussi, parfois, j’avais peur d’être trop lent, trop fragile, trop perdu.

Elle a ajouté :

— Je suis contente pour toi. Elle a posé sa main sur le banc, près de la mienne. Pas dessus. Juste assez près pour que je sente sa chaleur. — Vraiment.

Le silence qui a suivi n’était pas lourd. Il était plein. Plein de ce que nous n’arrivions pas encore à dire.

Après un moment, elle a murmuré :

— Tu crois que… tu pourrais me raconter ? — Raconter quoi ? — Le goût. Elle a esquissé un sourire timide. — Peut-être que si je t’écoute… je pourrais me souvenir.

Alors je lui ai parlé. Du comté. De la tartelette au citron. De la chaleur de la cuisine. De la douceur du moment. De cette sensation de revenir un peu à moi.

Elle m’écoutait comme on écoute une histoire. Comme si chaque mot était une lumière. Comme si elle essayait de s’en approcher sans se brûler.

Quand j’ai terminé, elle a murmuré :

— Merci. Puis, après un silence : — Un jour… j’aimerais essayer aussi.

Je n’ai pas dit que ce jour viendrait. Je n’ai pas dit qu’elle y arriverait. Je n’ai rien promis.

Je lui ai juste répondu :

— Quand tu voudras, je serai là.

Elle a hoché la tête. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu quelque chose passer dans son regard. Pas une joie. Pas une certitude. Mais une possibilité.


Nous sommes restés encore un moment sur le banc, sans parler. Le vent faisait bouger les branches au-dessus de nous, et la lumière de fin d’après-midi glissait entre les feuilles comme une eau lente. Camille avait les mains posées sur ses genoux, immobiles, mais je voyais ses doigts trembler légèrement, comme si quelque chose en elle se déliait.

— Tu sais, a-t-elle murmuré, j’ai toujours pensé que le plaisir… c’était pour les autres. Elle a esquissé un sourire fragile. — Pour ceux qui savent vivre.

Je n’ai pas répondu. Je savais que si je parlais trop vite, trop fort, je risquais de briser ce moment où elle s’ouvrait.

— Quand j’étais petite, a-t-elle repris, ma mère disait que j’étais difficile. Que je n’aimais rien. Elle a baissé les yeux. — Je crois que j’ai fini par la croire.

Elle a inspiré profondément, comme si elle cherchait de l’air dans un espace trop étroit.

— Mais quand tu m’as parlé de ton goût de ce matin… Elle a relevé la tête. — J’ai eu envie d’essayer. Pas pour te faire plaisir. Pas pour me prouver quelque chose. Elle a posé une main sur sa poitrine. — Juste… pour voir si je pouvais encore sentir quelque chose de beau.

Je me suis tourné vers elle. Elle avait les yeux clairs, ouverts, presque transparents.

— Tu pourras, ai-je dit doucement. — Tu crois ? — Oui. — Comment tu peux en être sûr ? — Parce que tu en as envie.

Elle a fermé les yeux un instant, comme si cette phrase la touchait plus qu’elle ne voulait l’admettre.

— L’envie… Elle a murmuré le mot comme si elle le goûtait. — Ça fait longtemps que je ne l’ai pas ressentie.

Je n’ai pas insisté. Je savais que l’envie, chez elle, était une fleur rare, fragile, qui ne supportait pas la pression.

Elle a soudain glissé sa main un peu plus près de la mienne. Pas pour la prendre. Juste pour réduire la distance.

— Merci, a-t-elle dit. — Pour quoi ? — Pour ne pas me forcer. Elle a ajouté, plus bas : — Et pour me donner envie de revenir vers moi.

Ces mots m’ont traversé comme une lumière douce. Je n’ai rien répondu. Je me suis contenté d’être là, avec elle, dans ce silence qui n’était plus un poids mais un refuge.

Quand nous nous sommes levés, le soleil commençait à descendre derrière les immeubles. Camille a remis son thermos dans son sac, comme un geste automatique, puis elle m’a regardé.

— On se revoit demain ? — Oui. — Même endroit ? — Si tu veux. — Je veux.

Elle a souri. Un sourire minuscule, mais vrai. Puis elle est partie, ses pas légers sur le gravier.

Je l’ai regardée s’éloigner. Et j’ai senti quelque chose se détendre en moi. Une corde qui, depuis des jours, était trop tendue.

En rentrant chez moi, j’ai trouvé un message de Léa. Court. Presque brusque.

Tu fais quoi ?

J’ai répondu :

Je rentre.

Elle a écrit presque aussitôt :

Je peux passer ?

J’ai hésité. Pas parce que je ne voulais pas la voir. Mais parce que je savais que Léa ne venait jamais sans raison. Elle venait quand quelque chose débordait. Quand elle avait besoin d’un endroit où poser ce qu’elle ne savait plus porter.

J’ai écrit :

Oui.

Quelques minutes plus tard, elle était devant ma porte. Ses cheveux étaient attachés à la va-vite, ses yeux un peu rouges, ses mains crispées autour des manches de son sweat. Elle est entrée sans un mot. Elle a fait quelques pas dans le salon. Puis elle s’est tournée vers moi.

— Tu as l’air différent, a-t-elle dit.

Je n’ai pas su quoi répondre. Elle m’a observé un moment, comme si elle cherchait une fissure, un signe, une explication.

— Tu as mangé quelque chose, hein ?

Ce n’était pas une accusation. C’était une intuition. Une inquiétude. Une jalousie peut-être. Ou une peur.

— Oui, ai-je dit.

Elle a fermé les yeux. Pas de colère. Pas de tristesse. Juste… un vertige.

— Et ça t’a fait du bien ?

— Oui.

Elle a inspiré profondément, comme si ces trois lettres lui faisaient mal.

— Je suis contente pour toi, a-t-elle murmuré. Puis, plus bas : — Et j’ai peur aussi.

Je me suis approché d’elle.

— Peur de quoi ?

Elle a levé les yeux vers moi. Des yeux pleins d’émotions contradictoires.

— Peur que tu t’en sortes. Elle a serré les dents. — Et que moi, je reste là.

Je n’ai pas bougé. Je savais que ce qu’elle disait n’était pas de la jalousie. C’était une douleur. Une solitude. Une peur d’être laissée derrière.

— Léa… — Non, laisse-moi finir. Elle a posé une main sur sa poitrine. — Quand tu vas mal, je me sens moins seule. Elle a baissé les yeux. — Mais quand tu vas mieux… je me sens vide.

Je n’ai pas répondu tout de suite. Je savais que chaque mot devait être juste.

— Tu n’es pas vide, ai-je dit doucement. — Si. — Non. Je me suis approché un peu plus. — Tu es juste fatiguée. Et blessée. Et perdue. Comme moi. Elle a relevé la tête. — Alors… tu ne vas pas me laisser ?

— Non.

Elle a fermé les yeux. Une larme a glissé sur sa joue. Elle ne l’a pas essuyée.

— D’accord, a-t-elle murmuré. — D’accord quoi ? — D’accord… je veux bien essayer aussi.

Je n’ai pas compris tout de suite.

— Essayer quoi ? — Essayer de sentir quelque chose de beau.

Elle a ouvert les yeux. Ils brillaient. Pas de tristesse. Pas de joie. Quelque chose entre les deux.

— Tu m’aideras ? a-t-elle demandé.

Je n’ai pas hésité.

— Oui.


Chapitre 10 — Léa, le premier pas

Léa est restée un moment dans mon salon, debout, les bras croisés, comme si elle ne savait pas quoi faire de son corps. Elle regardait autour d’elle sans vraiment voir, comme si elle cherchait un endroit où poser sa peur.

— Tu veux t’asseoir ? ai‑je proposé.

Elle a hoché la tête, mais elle n’a pas bougé. Alors je me suis assis le premier, sur le canapé. Elle m’a rejoint quelques secondes plus tard, lentement, comme si chaque geste était une décision.

— Tu sais… a‑t‑elle murmuré, je ne sais pas comment on fait. — Pour quoi ? — Pour goûter. Pour sentir. Pour… Elle a cherché ses mots. — Pour ne pas avoir peur.

Je n’ai pas répondu tout de suite. Je savais que si je parlais trop vite, je risquais de la brusquer.

— On peut essayer ensemble, ai‑je dit doucement.

Elle a tourné la tête vers moi. Ses yeux étaient pleins d’une inquiétude presque enfantine.

— Tu crois que j’y arriverai ? — Je crois que tu peux essayer. Et que c’est déjà beaucoup.

Elle a inspiré profondément, comme si elle se préparait à un saut.

— D’accord.

Je me suis levé et je suis allé dans la cuisine. J’ai ouvert le frigo. Je ne voulais rien de compliqué. Rien de lourd. Rien qui puisse réveiller ses peurs.

J’ai pris une pomme. Une simple pomme. Rouge, brillante, encore fraîche du marché.

Quand je suis revenu, elle m’a regardé comme si je tenais un objet dangereux.

— Une pomme ? — Oui. — Pourquoi une pomme ? — Parce que c’est simple. Parce que ça ne demande rien. Parce que c’est juste… une pomme.

Elle a esquissé un sourire nerveux.

— Je ne sais pas si je peux.

— Tu n’es pas obligée de manger. Je me suis assis à côté d’elle. — Tu peux juste la tenir. La regarder. La sentir. C’est déjà goûter, d’une certaine manière.

Elle a hésité. Puis elle a tendu la main. Ses doigts ont frôlé la peau lisse du fruit. Elle l’a prise, très doucement, comme si elle craignait qu’elle lui brûle les mains.

Elle l’a observée longtemps. Comme si elle découvrait un objet venu d’un autre monde.

— Elle est belle, a‑t‑elle murmuré.

— Oui.

Elle a passé son pouce sur la surface rouge. Un geste lent, presque tendre.

— Je n’avais jamais remarqué que c’était beau, une pomme.

— On oublie souvent.

Elle a approché le fruit de son visage. Elle a respiré. Une odeur légère, sucrée, presque fleurie.

Ses yeux se sont agrandis.

— Ça sent… Elle a cherché le mot. — Ça sent doux.

Je n’ai rien dit. Je la regardais. Je la voyais revenir, un peu, vers elle-même.

Elle a posé la pomme sur ses genoux. Ses mains tremblaient légèrement.

— Je ne peux pas la manger, a‑t‑elle dit d’une voix basse. — Ce n’est pas grave. — Tu n’es pas déçu ? — Non.

Elle a fermé les yeux. Une larme a glissé sur sa joue. Elle ne l’a pas essuyée.

— Je croyais que tu voulais que je mange.

— Je veux que tu vives. — Et ça passe par manger ? — Pas aujourd’hui. Je me suis penché un peu vers elle. — Aujourd’hui, ça passe par sentir. Par regarder. Par être là.

Elle a ouvert les yeux. Ils brillaient.

— Alors… j’ai réussi ? — Oui.

Elle a souri. Un sourire fragile, mais vrai.

— Tu sais… a‑t‑elle murmuré, je crois que je n’avais jamais pris le temps de regarder une pomme. Elle a caressé le fruit du bout des doigts. — Peut-être que c’est comme ça qu’on commence.

— Oui. — Par les petites choses. — Par les petites choses.

Elle a posé la pomme sur la table basse. Puis elle s’est tournée vers moi.

— Merci. — Pour quoi ? — Pour ne pas me demander plus que ce que je peux donner.

Je n’ai rien répondu. Je savais que ce moment-là, ce geste-là, cette simple pomme, étaient un pas immense pour elle.

Elle s’est levée. Elle a remis son sweat. Elle a pris une inspiration.

— Je vais rentrer. — D’accord. — On se voit demain ? — Oui.

Elle a souri. Un sourire timide, mais lumineux.

— Demain, peut-être… Elle a regardé la pomme. — Peut-être que je la goûterai.

Puis elle est partie. Et je suis resté là, seul dans le salon, avec une pomme sur la table et une sensation étrange dans la poitrine : quelque chose comme de l’espoir.

Après le départ de Léa, la maison est redevenue silencieuse. Une pomme reposait encore sur la table basse, comme un témoin discret de ce qui venait de se passer. Je la regardais, immobile, et je sentais en moi une émotion étrange : un mélange de fierté, de douceur, et d’une inquiétude qui ne me quittait jamais vraiment.

Léa avait fait un pas. Un pas minuscule, presque invisible. Mais un pas vers elle-même.

Je me suis demandé si Camille aurait été capable d’un geste pareil. Ou si elle aurait eu peur. Ou si elle aurait eu envie.

Je me suis demandé si, un jour, les deux pourraient se rencontrer autrement que dans leurs blessures.

Le soir tombait quand mon téléphone a vibré. Un message de Léa.

Je n’ai pas mangé la pomme. Mais je l’ai gardée dans ma main longtemps. C’était… étrange. Pas désagréable.

Je suis resté un moment à regarder ces mots. Ils étaient simples. Mais ils disaient tout.

Je lui ai répondu :

C’est déjà beaucoup.

Quelques secondes plus tard :

Tu crois que je pourrais essayer autre chose demain ?

Je me suis surpris à sourire.

Oui. On choisira ensemble.

Puis, presque aussitôt :

Merci.

Ce mot-là, chez elle, n’était jamais anodin. Il venait de loin. De très loin.

Plus tard dans la soirée, alors que je rangeais la cuisine, un autre message est arrivé. Camille.

Tu es rentré ?

Je lui ai répondu :

Oui.

Elle a écrit :

Je pense à ce que tu m’as raconté. Le goût. La lumière. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Mais j’aimerais essayer.

Je me suis assis sur une chaise, le téléphone dans la main. Deux messages. Deux voix. Deux fragilités. Deux chemins qui, sans se toucher encore, avançaient dans la même direction.

Je lui ai répondu :

On essaiera ensemble.

Elle a mis un peu plus de temps à répondre.

D’accord.

Puis, après un silence :

Tu sais… je crois que j’ai eu un peu moins peur aujourd’hui.

Je suis resté longtemps à regarder cette phrase. Elle était petite. Mais elle ouvrait un monde.

Je suis monté dans ma chambre. J’ai ouvert la fenêtre. La nuit était douce, presque tiède. Les lumières de la ville brillaient comme des points de respiration.

Je me suis allongé sur mon lit. Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas pensé à ce que je devais manger demain. Ni à ce que je ne devais pas manger. Ni à ce que je craignais de ressentir.

Je pensais à Léa, tenant une pomme comme un secret fragile. Je pensais à Camille, écoutant mes mots comme on écoute une promesse. Je pensais à moi, au goût du citron, à la chaleur du fromage, à la lumière du marché.

Et j’ai compris quelque chose : ce roman que je vivais n’était pas seulement une histoire de nourriture. C’était une histoire de présence. De retour à soi. De retour aux autres.

Un roman initiatique, oui. Mais initiatique vers quoi ? Vers une manière d’habiter son corps. Vers une manière d’habiter sa vie.

Le lendemain, je me suis réveillé avec une sensation nouvelle. Pas une joie. Pas une certitude. Mais une direction.

Et je savais que cette direction allait nous mener, tous les trois, vers quelque chose d’essentiel.

Chapitre 11 — Le cercle fragile

Le lendemain, j’étais en avance au lycée. Je ne savais pas pourquoi. Ou plutôt si : quelque chose en moi avait envie de voir comment la journée allait se tisser, maintenant que Camille avait ouvert une porte, maintenant que Léa avait fait un premier pas.

Je me suis assis sur un banc dans la cour. Le ciel était clair, presque trop lumineux pour un matin d’hiver. J’avais la sensation étrange d’être à la fois plus léger et plus vulnérable que d’habitude.

Camille est arrivée la première. Elle marchait lentement, comme si elle apprivoisait chaque pas. Quand elle m’a vu, elle a souri. Un sourire discret, mais qui disait : Je suis venue.

Elle s’est assise à côté de moi.

— Tu vas bien ? a-t‑elle demandé.

— Oui. Et toi ?

Elle a hésité.

— Je crois.

Elle a sorti son thermos, l’a posé entre nous, sans l’ouvrir. Un geste minuscule, mais qui ressemblait à une confiance.

Nous parlions à voix basse quand Léa est apparue au bout de la cour. Elle nous a vus. Elle s’est arrêtée. Son visage s’est figé une seconde, comme si elle ne savait pas si elle devait avancer ou fuir.

Puis elle a marché vers nous. Pas vite. Pas lentement. Avec cette détermination fragile qui la caractérisait.

Quand elle est arrivée devant le banc, elle a regardé Camille, puis moi, puis Camille encore. Je sentais sa tension, comme un fil trop tendu.

— Je peux… ? a‑t‑elle demandé.

Camille a hoché la tête. Un hochement simple, sans jugement, sans distance.

Léa s’est assise. Pas à côté de moi. À côté de Camille.

Un silence s’est installé. Pas un silence lourd. Un silence qui cherchait sa forme.

Léa a pris une inspiration.

— Je… Elle a regardé Camille. — Je ne savais pas que tu serais là.

Camille a baissé les yeux.

— Moi non plus.

Un autre silence. Plus dense. Mais pas hostile.

Je sentais que quelque chose se jouait, quelque chose de délicat, de fragile, de nécessaire.

Léa a serré ses mains sur ses genoux.

— Je sais que tu me trouves excessive, a‑t‑elle dit à Camille. — Je ne te trouve rien, a répondu Camille doucement. — Si. Léa a secoué la tête. — Tu me regardes comme si j’étais… trop.

Camille a relevé les yeux. Ils étaient calmes, mais pas froids.

— Je te regarde comme quelqu’un qui souffre. Elle a ajouté, plus bas : — Comme moi.

Léa a cligné des yeux. Surprise. Touchée. Désarmée.

— Toi ? — Oui.

Léa a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Elle ne s’attendait pas à ça. Personne ne s’attend jamais à ce que quelqu’un reconnaisse sa propre faille.

Camille a repris :

— On souffre différemment. Elle a posé une main sur son ventre. — Moi, je disparais. Elle a regardé Léa. — Toi, tu débordes.

Léa a baissé la tête. Ses épaules ont tremblé légèrement.

— Et toi ? a‑t‑elle murmuré en se tournant vers moi. — Moi… J’ai cherché mes mots. — Je me perds.

Elle a hoché la tête, comme si cela faisait sens.

— Alors on est trois, a‑t‑elle dit.

Camille a murmuré :

— Trois façons de se perdre.

— Ou trois façons de revenir, ai‑je ajouté.

Elles m’ont regardé. Et pour la première fois, j’ai senti quelque chose circuler entre nous. Pas une solution. Pas une guérison. Une présence.

Un cercle fragile.

La sonnerie a retenti. Les élèves ont commencé à affluer dans la cour. Le moment allait se dissoudre, comme tous les moments précieux.

Léa s’est levée la première.

— Attendez.

Elle a fouillé dans son sac. Elle en a sorti… la pomme. La même que la veille. Elle l’a tenue dans sa main, un peu tremblante.

— Je l’ai apportée, a‑t‑elle dit.

Camille l’a regardée, surprise. Moi aussi.

— Je ne vais pas la manger, a‑t‑elle ajouté. — Ce n’est pas grave, a dit Camille.

Léa a inspiré profondément.

— Je voulais juste… la montrer. Elle a regardé Camille. — Pour te dire que… j’essaie. Puis elle m’a regardé. — Et que je n’ai pas oublié.

Camille a posé sa main sur le banc, près de la pomme.

— Elle est belle, a‑t‑elle murmuré.

Léa a souri. Un sourire timide, mais lumineux.

— Oui.

La sonnerie a retenti une deuxième fois. Nous nous sommes levés. Et pour la première fois, nous avons marché ensemble vers le bâtiment. Pas en file. Pas en parallèle. En trio. Comme si quelque chose venait de se nouer.

Un fil. Un début. Un possible.

En entrant dans le bâtiment, je sentais leur présence de chaque côté de moi. Camille marchait légèrement en retrait, comme si elle observait le sol pour ne pas trébucher. Léa, elle, avançait un peu trop vite, comme si elle craignait que le courage qui l’avait portée jusqu’ici ne s’évapore d’un instant à l’autre.

Nous n’avons pas parlé. Mais le silence n’était plus le même. Il n’était plus une barrière. Il était un espace.

Devant la salle de cours, Camille s’est arrêtée. Elle a posé sa main sur la poignée, puis s’est tournée vers nous.

— C’est étrange, a‑t‑elle murmuré. — Quoi ? ai‑je demandé. — D’être… ensemble.

Léa a baissé les yeux, puis les a relevés.

— Moi, ça me rassure.

Camille a eu un sourire discret.

— Moi aussi.

La porte s’est ouverte, et le flot d’élèves nous a séparés. Mais quelque chose avait changé : même séparés, nous restions reliés.

À la pause de dix heures, je suis sorti dans la cour. Je pensais être seul, mais Camille était déjà là, assise sur le banc. Elle m’a fait un signe de la main, timide mais clair.

— Tu veux t’asseoir ? a‑t‑elle demandé.

Je me suis installé à côté d’elle. Elle avait l’air plus calme que d’habitude, comme si la présence de Léa avait déplacé quelque chose en elle.

— Tu sais, a‑t‑elle dit, je ne pensais pas que ça me ferait du bien… de la voir. — Léa ? — Oui. Elle a serré son thermos entre ses mains. — Elle est tellement… vivante.

J’ai souri.

— Oui. — Et moi, je me sens… Elle a cherché le mot. — Effacée.

— Tu n’es pas effacée, ai‑je dit doucement. — Si. Elle a baissé les yeux. — Mais peut‑être que ce n’est pas grave. Peut‑être que… Elle a inspiré profondément. — Peut‑être que je peux apprendre à exister autrement.

Je n’ai pas eu le temps de répondre : Léa arrivait, un peu essoufflée, comme si elle avait couru.

— Je vous ai cherchés, a‑t‑elle dit.

Elle s’est assise sans attendre de réponse. Elle avait l’air nerveuse, mais déterminée.

— Je voulais vous dire quelque chose.

Camille et moi avons attendu.

Léa a sorti la pomme de son sac. Elle l’a posée sur ses genoux.

— Je l’ai encore apportée.

Camille a souri.

— Elle est toujours belle.

Léa a hoché la tête.

— Je crois que… Elle a pris une inspiration. — Je crois que j’aimerais essayer de la goûter. Pas maintenant. Pas ici. Elle a regardé Camille. — Mais peut‑être… avec vous.

Camille a ouvert la bouche, surprise. Puis elle a murmuré :

— Avec nous ?

— Oui. Léa a serré la pomme entre ses mains. — Je crois que j’ai besoin de ne pas être seule.

Camille a baissé les yeux. Ses doigts tremblaient légèrement.

— Moi aussi, a‑t‑elle dit.

Je les ai regardées toutes les deux. Et j’ai senti quelque chose se nouer dans ma poitrine. Pas une douleur. Pas une peur. Une évidence.

Nous étions trois. Trois manières de lutter. Trois manières de revenir. Trois manières d’apprendre.

Et pour la première fois, nous étions ensemble.

La sonnerie a retenti. Nous nous sommes levés. Mais avant de partir, Léa a posé la pomme dans ma main.

— Garde‑la, a‑t‑elle dit. — Pourquoi ? — Parce que… Elle a souri. — Parce que demain, je veux qu’on la partage.

Camille a relevé la tête. Ses yeux brillaient.

— Demain… Elle a murmuré le mot comme si elle goûtait une promesse.

Léa a hoché la tête.

— Demain.

Nous sommes entrés en classe. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti que quelque chose en nous — en chacun de nous — commençait à se réparer.


Chapitre 12 — La pomme partagée

Le lendemain, j’ai retrouvé Camille et Léa au même banc, celui qui était devenu, sans qu’on s’en rende compte, notre point d’ancrage. Le ciel était clair, presque trop lumineux pour un matin d’hiver. Léa tenait la pomme dans sa main. Camille avait son thermos, mais elle ne le serrait plus comme un bouclier. Et moi, je me sentais étrangement calme.

— Alors… on le fait ? a murmuré Léa.

Elle n’avait pas besoin de préciser quoi. Nous savions tous les trois.

Camille a hoché la tête. Elle avait l’air nerveuse, mais déterminée. Comme si elle s’apprêtait à franchir une frontière invisible.

Je me suis assis entre elles. Léa a posé la pomme dans ma main. Elle tremblait un peu.

— Tu veux la couper ? a-t‑elle demandé.

J’ai sorti un petit couteau de mon sac — celui que ma mère utilisait pour le marché. J’ai posé la lame sur la peau rouge. J’ai coupé lentement, sans bruit. La chair blanche est apparue, fraîche, simple, presque lumineuse.

J’ai tendu un quartier à Léa. Elle l’a pris du bout des doigts, comme si elle tenait un secret fragile.

J’en ai tendu un à Camille. Elle l’a regardé longtemps, comme si elle n’était pas sûre d’avoir le droit.

— Tu n’es pas obligée, ai‑je murmuré.

Elle a inspiré profondément.

— Je sais.

Elle a porté le morceau à son nez. Elle a respiré. Ses yeux se sont adoucis.

— Ça sent… doux, a‑t‑elle dit.

Léa a souri.

— C’est ce que j’ai dit hier.

Camille a fermé les yeux. Puis elle a posé le quartier sur ses genoux.

— Pas aujourd’hui, a‑t‑elle murmuré. — Ce n’est pas grave, ai‑je dit.

Léa, elle, tenait toujours son morceau. Elle le regardait comme si elle hésitait entre deux mondes.

— Je ne sais pas si je peux, a‑t‑elle dit.

— Tu peux juste le sentir, a proposé Camille.

Léa a approché le fruit de son visage. Elle a respiré. Un souffle long, tremblant.

— Ça me fait peur, a‑t‑elle murmuré.

— C’est normal, ai‑je dit.

Elle a fermé les yeux. Puis elle a posé le quartier sur sa langue. Juste posé. Pas mordu. Pas avalé.

Elle a attendu. Une seconde. Deux. Trois.

Puis elle a retiré le morceau. Ses yeux se sont ouverts, brillants.

— C’est… Elle a cherché le mot. — C’est doux.

Camille a souri. Un sourire minuscule, mais vrai.

— Tu vois ? a‑t‑elle murmuré.

Léa a hoché la tête. Elle n’a pas mangé le morceau. Elle l’a juste tenu dans sa main, comme un talisman.

Et c’était suffisant.

Nous sommes restés là, tous les trois, avec une pomme coupée en quartiers entre nous. Personne n’a mangé vraiment. Personne n’a réussi à franchir toutes ses peurs. Mais chacun avait fait un pas.

Un pas vers soi. Un pas vers les autres. Un pas vers une manière d’habiter son corps autrement.

Je regardais la pomme, la lumière sur sa chair blanche, et je comprenais enfin quelque chose que je n’avais jamais su formuler.

Ce n’était pas une question de quantité. Ni de contrôle. Ni de manque. Ni d’excès. Ni même de plaisir.

C’était une question de présence. De relation. De sens.

Manger n’était pas seulement un acte pour survivre. Ni un acte pour se remplir. Ni un acte pour se punir. Ni un acte pour se faire plaisir.

C’était un acte pour être là. Pour être vivant. Pour être relié.

Et ça, aucun de nous ne l’avait compris seul.

La sonnerie a retenti. Nous nous sommes levés. Léa a glissé son quartier de pomme dans sa poche. Camille a rangé le sien dans son sac. Moi, j’ai gardé le dernier morceau dans ma main.

Nous avons marché ensemble vers le bâtiment. Pas en trio parfait. Pas en harmonie totale. Mais ensemble.

Et je savais que ce que nous avions partagé ce matin-là n’était pas une fin. C’était un commencement.

En entrant en classe, une pensée m’a traversé. Une pensée simple, mais immense.

Nous avions trouvé une réponse. Pas la réponse. Une réponse.

Mais une autre question se dessinait déjà, plus vaste, plus profonde, plus humaine :

Comment apprendre à vivre avec ce que l’on ressent — vraiment ?

Et je savais que cette question-là, nous allions la chercher longtemps. Peut-être toute une vie. Peut-être ensemble. Peut-être chacun de notre côté.

Mais ce matin-là, avec une pomme coupée en quatre, nous avions appris une chose essentielle :

On ne guérit jamais seul. On avance à plusieurs. Même quand on a peur. Même quand on tremble. Même quand on ne sait pas encore où l’on va.


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